Publié le 15/09/2016 à 16:05 / Marianne Boileve

Patrimoine

Avec plus de 160 événements programmés au cours de l'automne, le Département célèbre le paysage sous toutes ses formes. L'enjeu de cette opération d'envergure est à la fois culturel, touristique et économique.

Patate Day à la ferme Gabert le 25 septembre (Crédit photo : ferme Gabert)

Quel peut être le dénominateur commun d'une population aussi disparate que celle de l'Isère ? Le paysage, sans doute. Fort de cette conviction, le Département propulse dans tout le territoire Paysage->Paysages, un événement hors norme qui s'appuie sur le paysage pour porter « la culture partout et pour tous ». Partout, parce que 72 communes des treize territoires vont chacune accueillir une foule de propositions culturelles durant tout l'automne. Pour tous, parce que lesdites propositions sont suffisamment variées pour séduire tous les profils, y compris ceux que le mot « culture » fait fuir. Balades, expositions, concerts, ateliers, jeux, collectes, rencontres scientifiques, poétiques, chorégraphiques, itinéraires gourmands, contés, chantés, croqués, expliqués : tous les moyens sont bons pour inviter les Isérois ou les gens de passage à (re)découvrir le territoire « les yeux ouverts ».

Que l'opération soit lancée la veille des Journées du patrimoine n'est pas un hasard. Véritable « colonne vertébrale » de la nouvelle politique culturelle du Département, Paysage->Paysages part d'une idée simple : le paysage est à tout le monde. A ce  titre, il constitue un terreau de culture commune, un « patrimoine commun » dont il convient de prendre soin. Car le paysage, tout autant que le busard cendré ou le mouflon, est une espèce fragile. Par endroit, on le voit évoluer au point de disparaître, absorbé par des lotissements, des zones d'activité, des entrepôts, des parkings ou des infrastructures routières. Mais qui s'en préoccupe en dehors de quelques observateurs attentifs ou des agriculteurs qui, depuis des décennies, tirent le signal d'alarme sur les questions du mitage et du « foncier agricole » ?

Raconter le local

D'où l'idée de braquer les regards sur les paysages, les plus modestes comme les plus grandioses. Porté par un réseau d'acteurs protéiforme (services du Département, musées, bibliothèques, chambre d'agriculture, Maison de l'architecture, CAUE, associations socio-culturelles, créateurs et compagnies d'artistes...), Paysage->Paysages cherche à susciter une prise de conscience individuelle, une « intelligence du territoire » qui permette - à terme - de tisser du « vivre ensemble » et de « fabriquer de la mise en commun », indique Philippe Mouillon, directeur artistique du Laboratoire, le collectif à l'origine du projet. Et l'artiste d'ajouter : « C'est un projet de développement territorial qui arrive à un moment précis, celui de la mondialisation. Les gens n'ont plus de repères. Nous proposons de remettre en récit le local, de partager ce que l'on a en commun et ce que l'on connaît de notre territoire. »

Paysages-in-situ, une initiative lancée l'an dernier qui permet de croiser regards d'artistes et d'amateurs (Crédit photo : Département de l'Isère).

L'origine du projet remonte à 2012, lorsque les plans reliefs de Grenoble et de Fort Barraux avaient été présentés au public. Le succès phénoménal de l'exposition a laissé des traces. L'une d'entre elles est à l'origine de Paysages-in-situ, un grand jeu collaboratif imaginé l'an dernier par le même Laboratoire, qui consiste à retrouver l'emplacement exact de tableaux peints par des paysagistes dauphinois du XIXe siècle et à en créer une réplique contemporaine. Plus de 350 répliques ont déjà été postées sur le site paysages-in-situ.net (expositions visibles au musée Matheysin de La Mure, au musée Mainssieux de Voiron et dans le parc du domaine de Vizille), démontrant, s'il en était besoin, l'engouement des Isérois pour leurs paysages.

Toucher tous les publics

Difficile de ne pas céder à la tentation d'aller plus loin. Sans sombrer dans la démesure, Paysage->Paysages réussit le tour de force de s'adresser à tous les publics par divers canaux, agrégeant les propositions les plus classiques (balades, randos-paysages, expositions, moments festifs, parcours d'orientation...) aux plus insolites. Le théâtre antique de Vienne et la MC2 de Grenoble vont ainsi diffuser d'étonnants Concerts de paysage pendant les Journées du patrimoine, tandis que les jardins du musée de l'Ancien Evêché (Grenoble) accueilleront « L'Isère, à la limite », une exposition du photographe Yann de Fareins qui s'est attaché à saisir les limites administratives du département et leurs traductions physiques (pancartes, bornes, rupture d'asphalte...). A Voiron, dans le quartier industriel de Paviot, des comédiens donnent corps à la parole des habitants (18 septembre de 14h à 16h).

La Saison 1 de cet événement culturel se prolongera durant tout l'automne. Le prochain temps fort est prévu lors de l'Isère Food festival, orchestrée le 25 septembre, autour du Min de grenoble. A Clelles, dans le Trièves, une danseuse et un paysan proposeront ce jour-là le « Patate day », un événement agri-culturel mêlant visite des cultures, « ramassage chorégraphié et collaboratif des pommes de terre, chasse au trésor et repas patates ».

Pose de GPS sur le tracteur de la ferme de Plantimay cet été. Crédit photo : LaboratoireLes paysages dessinés au tracteur et à la dameuse par les GPS de Jérémy Wood seront exposés en octobre au Vog, à Fontaine, et à la Maison du patrimoine à Villard-de-Lans.
Crédit photo : Jérémy Wood

En octobre, le musée de la Grande Chartreuse abritera une exposition retraçant la Poétique de l'estive, tandis que le Vog (Fontaine) présentera les True Places (vraies places) de Jérémy Wood, un plasticien anglais habitué à dessiner avec ses pieds et un GPS dans la poche. En Isère, l'artiste a proposé à des conducteurs de dameuses et à des agriculteurs d'installer ses GPS sur leurs engins. Résultat : une étonnante représentation du territoire, qui tient du jacquard géant et de l'œuvre d'art. Le 22 octobre, la chambre d'agriculture et le CAUE proposeront de leur côté  les Saveurs du paysage, une balade gourmande décryptant la manière dont l'agriculture façonne les paysages, notamment dans les environs de Saint-Marcellin qui se partagent - quitte à se faire concurrence - entre noyeraies et pâturages.

Autant d'initiatives qui démontrent que « les paysages de l'Isère ne sont pas des cartes postales figées et désuètes, mais des réalités dynamiques de notre destinée collective », rappelle Philippe Mouillon. Et c'est bien pour cela que Jean-Pierre Barbier a suivi. Car le président du Département, même s'il se dit ardent partisan de « la culture pour tous » n'est pas homme à investir 420 000 euros dans un doux rêve. « Ce que nous escomptons avec cette opération, confie-t-il, c'est que les gens s'approprient les paysages et l'histoire des hommes qui les ont façonnés. » Avec, en ligne de mire, la construction d'un « sentiment d'appartenance culturelle à une collectivité, à un pays, à une nation ». A commencer par la petite république de l'Isère.

Marianne Boilève

 

L'Isère les yeux ouverts

Avec 160 rendez-vous et sept week-end thématiques, la  « Saison 1 » de Paysage->Paysages (il y aura quatre saisons en tout) se déploie dans les treize territoires de l'Isère jusqu'au 15 décembre. Hérités, gourmands, sensibles, contemporains, arpentés, les paysages sont examinés sous toutes les coutures à travers une quarantaine d'expositions, des créations (musicales, théâtrales, photographiques, chorégraphiques...), des parcours, des séminaires, des rencontres, des jeux (Défi IsèreCraft et défi d'écriture pour les collégiens) et des ateliers pour les scolaires. Le public est également invité à laisser divaguer son imagination en participant à des collectes (d'extraits littéraires, d'échos, d'images). Renseignements sur www.paysage-paysages.net.

 

 

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