Publié le 10/08/2018 à 17:10 / Marianne Boileve

Arboriculture

Conviés au Conseil de l'agriculture départementale qui s'est déroulé à Saint-Prim fin juillet, élus locaux et parlementaires ont pris la mesure des difficultés d'une filière discrète, mais qui représente plus de 11% du revenu de la ferme Isère.

Comme le reste de son exploitation, le système d'étiquetage de Jérôme Jury est très performant. Mais cela ne suffit pas forcément pour être compétitif.

Que le Conseil de l'agriculture départementale (CAD) de l'Isère (1) se soit réuni à Saint-Prim, chez Jérôme Jury, ne doit rien au hasard. L'agriculteur est à la tête d'une des plus belles exploitations fruitières du département. Pourtant, Les Fruits du Val qui rit font grise mine. Les temps sont durs, surtout quand on vend ses fruits en dessous du coût de production, comme cela s'est produit l'an dernier pour l'abricot.

C'est ce que l'arboriculteur a expliqué en détails aux députées, sénateurs et élus locaux conviés à ce CAD exceptionnel le 27 juillet dernier. Sa collègue Françoise Thévenas, productrice à Saint-Maurice-l'Exil, a évoqué quelques chiffres pour resituer la filière dans l'économie agricole du département. Avec 155 exploitations, l'arboriculture pèse un poids important : plus de 11% du revenu de la ferme Isère pour seulement 4,6% du total des surfaces cultivées. Mais la filière fait face à de nombreuses difficultés. Outre les aléas climatiques à répétition et les calamités plus ou moins naturelles, elle doit désormais affronter maladies et invasions de ravageurs avec un panel de solutions qui se réduit comme peau de chagrin.

Arbres arrachés

« La drosophile du cerisier est un exemple type, a déclaré Jérôme Jury. Nous avions un produit, le diméthoate, qui détruisait le ver. C'était une vraie bonne solution pour protéger les cerises. Mais il a été interdit, car jugé dangereux, alors qu'on n'en retrouve aucun trace dans les fruits dix jours après le traitement. Du coup, nous utilisons d'autres produits, nous en appliquons quatre fois plus... et ça ne marche pas ! Personne ne peut vendre des cerises véreuses. Résultat : on arrache tous nos arbres. » Son collègue Jean-Louis, installé à Salaise-sur-Sanne, renchérit : « On importe des cerises, alors qu'on ne sait même pas ce qu'il y a dedans ! Parfois, la colère nous monte au nez. Dans quatre ou cinq ans, il n'y aura plus de cerises ! »

La question dépasse largement celle des cerises. C'est tout une filière qui se dit aujourd'hui dans l'impasse. « Les arboriculteurs ont fait des efforts considérables depuis 10 ans, rappelle Jérôme Jury. On s'est mis à la production fruitière intégrée (PFI) pour maîtriser l'ensemble des intrants, on s'est converti à l'agriculture raisonnée. Personnellement, je suis passé en certification Global Gap (2), puis HVE (3). On passe notre temps à monter en gamme. Et tout ça pour quoi ? Ça ne nous rémunère même pas. Ça permet de décrocher des marchés, mais pas de retrouver de la valeur. Nos frontières sont ouvertes et nous ne sommes pas compétitifs. Que faut-il faire, mesdames et messieurs les élus ? »

 

Traitement, coûts de production, emploi : les arboriculteurs ont expliqué en détail aux parlementaires les difficultés auxquelles ils doivent faire face.

Monique Limon rappelle que l'esprit de la loi, issue des Etats généraux de l'Alimentation, est de « construire un prix basé sur le coût de production ». Mais le gouvernement veut « responsabiliser les professionnels, pas faire à leur place », insiste la députée de la 7ème circonscription qui ajoute : « Il faut partir de la réalité, donc des coûts de production, pour redonner de la valeur aux produits. Il y a d'ailleurs toute une éducation à faire auprès des consommateurs pour expliquer ça. » Jérôme Jury admet que « c'est une bonne chose », mais souligne qu'il faut « tenir compte de la variabilité des coûts de production ». L'arboriculteur estime en effet qu'entre lui qui produit des abricots Label rouge et un producteur de la plaine de la Crau, les écarts vont de un à quatre. « Si les coûts de production deviennent des prix de référence, je ne suis pas d'accord », conclut-il.

Personne pour cueillir les fruits

La situation n'est pas plus simple sur le front des ressources humaines et de l'emploi. « Il y a des millions de chômeurs, mais personne pour cueillir nos fruits », déplore un arboriculteur. Françoise Thévenas s'inquiète, quant à elle, de la suppression des exonérations patronales sur les salaires des saisonniers. « Même en tenant compte des réductions annoncées par le ministre, si les abattements TO-DE et CICE sont supprimés, ça va nous coûter près de 1 euro 10 de plus de l'heure, constate-t-elle. J'attire l'attention des élus sur ce dossier : si ces abattements sont supprimés, c'est notre marge qui disparaît. » Un déboire de plus pour une filière en butte aux distortions  de concurrence au sein même de l'Union européenne. Assurant découvrir le problème, le sénateur Rambaud (La République en marche) demande une note sur la question afin d'étudier le dossier de près. Nul doute que la note sera sérieusement détaillée.

Marianne Boilève

(1) Le Conseil de l'agriculture départementale de l'Isère (CAD) regroupe la FDSEA 38, JA 38, la chambre d'agriculture de l'Isère, le Crédit agricole, la MSA, Groupama, les coopératives départementales et les OPA techniques (GDS, ciel, CerFrancce, Safer etc.).

(2) Normes de traçabilité et de sécurité alimentaire, reconnues au niveau mondial, pour les productions agricoles (végétales et animales) et aquacoles.

(3) La Haute Valeur Environnementale (HVE) s’appuie sur des indicateurs de performance environnementale qui portent sur l'intégralité de l'exploitation. La certification permet d'attester que les éléments de biodiversité (haies, bandes enherbées, arbres, fleurs, insectes…) sont très largement présents sur l'exploitation et que la pression des pratiques agricoles sur l'environnement est réduite au minimum.

 

Irrigation / Qualifié de « structurant » par la profession agricole, le projet de création de réseau collectif d'irrigation de la plaine de Chonas-Reventin-Vaugris a été présenté aux élus pour obtenir leur soutien politique et financier.

Le projet de la dernière chance

Lors du CAD du 27 juillet, deux représentants de l'Asa du plateau de Louze ont présenté aux élus un ambitieux projet de réseau collectif dans la plaine de Chonas-Reventin-Vaugris. Le président de l'Asa, Yves Goubet, a rappelé les enjeux d'un investissement estimé entre 16 et 19 millions d'euros pour 1 000 hectares de terres irrigables. « Ça permetrait de sécuriser les exploitations du secteur - 37 sont intéressées -, mais aussi d'aider des jeunes à s'installer », a-t-il précisé. Outre le renforcement et la rénovation des installations de l'Asa du plateau de Louze, ce projet pourrait en effet permettre le développement de nouvelles cultures contractualisables (céréales bio, production fourragère...) qui ne peuvent pas être mise en œuvre sans irrigation. « Il ne s'agit pas forcément d'élevage ou de grande culture, prend soin de préciser Xavier Jury, agriculteur en conversion bio à Chonas-L'Amballan, mais de développer des projets en maraîchage ou en arboriculture, car il y a une demande énorme dans le secteur. »
Pérenniser l'agriculture
Pour le président de la chambre d'agriculture,  c'est un peu « le projet de la dernière chance ». Comparant la démarche à une assurance, Jean-Claude Darlet explique qu'en ces temps de changement climatique, c'est l'ensemble de l'agriculture du territoire qui peut ainsi se trouver « pérennisée pour produire une alimentation de qualité dans un bassin de population en demande ». Tout en rappelant aux élus « le très fort potentiel agronomique » de la plaine, Jérôme Jury fait valoir que ce projet, qualifié par la profession de « structurant », n'intéressera les agriculteurs que s'il est subventionné à « 80% minimum », les investissements concernant le matériel d'irrigation restant à leur charge. Très à l'écoute, Caroline Abadie, députée de la 8ème circonscription, qui soutient par ailleurs le projet de méthaniseur d'Eyzin-Pinet, a proposé de « créer un comité de pilotage pour que tout le monde se mette autour de la table et entende la même chose ». De son côté, Alain Orengia, conseiller municipal à Renvetin-Vaugris, a exhorté les agriculteurs à s'engager et à rendre leur discours « audible » par le plus grand nombre. « Expliquez ce que vous faites, leur a t-il suggéré. Expliquez qu'en 15 ans, vous parvenez à irriguer la même surface, mais avec moitié moins d'eau : c'est comme cela que vous serez entendus. »
MB
Mots clés : ARBORICULTURE JEAN-CLAUDE DARLET EAU IRRIGATION CAROLINE ABADIE MONIQUE LIMON DEPUTEE JEROME JURY SAINT-PRIM TO-DE
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