Publié le 15/09/2020 à 17:35 / Marianne Boileve

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Cédric Fraux. Après avoir subi huit attaques en alpage cet été, le jeune éleveur de Matheysine, trésorier du groupement pastoral de la Roizonne, a reçu fin août la visite de la cellule Loup de la Direction départementale des territoires. L'occasion d'expliquer que, face au loup, les moyens de protection ne suffisent plus.

Président des JA du canton de Matheysine et trésorier du groupement pastoral de la Roizonne, Cédric Fraux a invité la DDT sur son alpage pour lui montrer les conséquences des attaques de loup.

Pourquoi la DDT vous a-t-elle rendu visite le 27 août sur l'alpage du Sappey (Lavaldens)  ?

Nous sommes un groupement de neuf éleveurs : sept en ovins, deux en bovins. Depuis le 4 juillet, nous avons subi huit attaques, ce qui représente 21 brebis tuées, dont 17 des miennes, et huit blessées. Nous avons mis tous les moyens de protection sur notre alpage. Nous avons en permanence deux bergers et cinq patous pour un troupeau de mille bêtes, parquées la nuit. Nous avons même une autorisation de tir de défense renforcé ; les louvetiers sont intervenus une quinzaine de fois et ont tenté des tirs avec des lunettes à vision nocturne : sans résultat. Suite à la dernière attaque, le 13 août, avec les JA et la FDSEA, nous avons écrit au préfet pour inviter la DDT à venir voir comment ça se passe.

Que s'est-il passé le 13 août ?

Nous avons eu un gros carton. Le loup a sauté par dessus le parc de nuit, qui n'a pas tenu. Les bêtes sont parties. Le berger m'a appelé pour m'annoncer qu'il avait retrouvé une brebis morte. Je suis monté, nous avons compté les bêtes avec un bâton de lecture  - un investissement que nous avons fait l'an dernier pour avoir un suivi précis du troupeau. Il manquait vingt brebis. En regardant le ciel, j'ai vu les vautours qui planaient plus loin, au dessu d'un chaos de gros blocs. Et j'ai tout de suite compris qu'elles étaient là. Nous y sommes allés, avec les collègues, et nous avons retrouvé trois bêtes vivantes, quatre blessées.  Pour les autres, il ne restait que la peau et la colonne. Les vauteurs avaient fait leur travail.

Comment avez-vous vécu cet épisode ?

Sur le moment, j'ai eu envie d'abandonner l'alpage et de redescendre mes bêtes. L'an dernier, nous en avions déjà eu 60 de tuées. Moi, j'en ai perdu 23 et 10 autres ont disparu. Ça fait 10% de mon troupeau. On s'en relève difficilement. Du coup, cette année, j'ai gardé plus d'agnelles et vendu moins d'agneaux. Ce qui fait moins de trésorerie. Mais le plus dur, quand ça vous arrive, c'est au niveau familial. Quand c'est comme ça, on n'a plus envie de parler, plus envie de rien. Pourtant il faut continuer, ne serait-ce que pour le travail des aïeux qui ont monté tout ça : mon père, mon grand-oncle et mon arrière-grand-père avant moi. Eux, ils avaient éliminé le loup. Quand j'étais gamin, nous avions les brebis libres en alpage. Mais c'est terminé. J'ai peur qu'un jour on finisse par abandonner les alpages pour garder les bêtes en bergerie. C'est ça qui me choque dans l'opinion publique : les gens veulent du loup et des produits de qualité. Mais une brebis élevée en bergerie n'a pas le même goût qu'une bête qui mange de l'herbe en altitude. Et puis si nous quittons les alpages, les paysages vont se refermer et ce sera une catastrophe écologique : des quantités d'espèces disparaîtront.

Quel bilan tirez-vous de la visite de la DDT ?

Ce qui était intéressant, c'était la présence des différents agents : il y avait des gens qui traitent les dossiers, des administratifs, mais aussi la cheffe du service Environnement, Clémentine Bligny, qui était visiblement impressionnée. Ils ont discuté avec nous, avec les bergers, et compris le stress que fait peser le loup sur les salariés. Chez nous, les bergers ne veulent pas revenir d'une année sur l'autre. Les cinq agents qui sont montés au Sappey ont dit qu'ils n'avaient jamais vu un alpage aussi protégé avec autant d'attaques. Ils ont même convenu que la seule solution, dans ce cas, c'était le prélèvement. Ils vont faire une demande en ce sens. Est-ce qu'elle sera acceptée ? On ne sait pas.

Que comptez-vous faire ?

Déjà, je suis en charge du dossier prédation pour les JA38. Personnellement, je suis éleveur. Pas chasseur. Si je dois me battre, c'est pour faire changer les choses. Notre objectif, ce n'est pas zéro loup, c'est zéro attaque. Ça fait des années qu'on se protège avec les parcs, des bergers, des chiens. Ça ne marche pas. Il faut que le loup réapprenne à avoir peur de l'homme. Et pour moi, ça passe par des tirs létaux.

Propos recueillis par Marianne Boilève
 

 

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