Arboriculture
Le ton monte dans les vergers

Morgane Poulet
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Alors que les incertitudes quant à l’avenir de la filière fruit croissent, les arboriculteurs isérois ont rencontré les élus pour leur faire part de leurs doutes.

Le ton monte dans les vergers
Jean-Louis Rochat a accueilli Yannick Neuder et Sylvie Dezarnaud dans son exploitation pour leur faire part des inquiétudes des arboriculteurs isérois quant à l'avenir.

Alors que la région Auvergne-Rhône-Alpes est la première de France en termes de production fruitière (20% de la production nationale), elle n’est pas épargnée par des difficultés en tout genre.
En Isère, les arboriculteurs ont fait part de leurs inquiétudes à Yannick Neuder, député de l'Isère et conseiller régional, et à Sylvie Dezarnaud, conseillère régionale et présidente d’Entre Bièvre et Rhône (Eber), venus les rencontrer à Salaise-sur-Sanne, chez Jean-Louis Rochat.
Avec en ligne de mire l’augmentation des obstacles pesant sur leur activité, ce qui éloigne les jeunes du métier. « En 1981, il y avait 42 exploitations agricoles à Bougé-Chambalud. Dans deux ou trois ans, elles ne seront plus que quatre », peut-on entendre dans les rangs.
 
Main-d’œuvre
 
D’ici dix ans, la moitié des agriculteurs français sera partie à la retraite et seule la moitié d’entre eux devrait être remplacée. Un problème majeur pour la vingtaine d’arboriculteurs présente chez Jean-Louis Rochat.
« Dans mon cas, explique ce dernier, je serai à la retraite l’an prochain et je n’ai personne pour reprendre ma société. »
D’autant plus que depuis quelque temps, l’agriculture biologique n’attire plus les agriculteurs, et en particulier les jeunes au moment de leur installation, car elle ne rémunère pas suffisamment.
Jean-Philippe Astruc, arboriculteur en bio à Salaise-sur-Sanne, confirme que la situation « est très difficile dans ce domaine ».
« Il y a quatre ou cinq ans, les rendements étaient inférieurs à ceux d’aujourd’hui, mais les prix étaient rémunérateurs. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et les agriculteurs en bio ne se reconvertissent pas, ils changent carrément de métier », affirme-t-il. Et d’ajouter : « En bio, si l’on se reconvertit, il faut rembourser les aides que l’on a perçues. Si je devais en arriver là, il faudrait que je rembourse 50 000 euros. »
Pour Marie-Ange Astruc, arboricultrice également, la loi Egalim a été votée « pour améliorer la compétitivité française, or, aujourd’hui, beaucoup d’exploitations disparaissent car elles ne sont pas reprises. Les agriculteurs français ne sont plus suffisamment nombreux pour nourrir la France car leur métier n’attire plus ».
Difficile de aussi de trouver de la main-d’œuvre pour pallier le manque d’agriculteurs. Qu’elle soit qualifiée ou pas, les volontaires sont rares, plus encore ceux qui restent jusqu’à la fin de leur contrat.
« Nous sommes obligés de faire et d’envoyer des contrats saisonniers à la MSA, donc cela nous ajoute une lourde tâche administrative », glisse Jean-Louis Rochat. Difficile également de loger les volontaires, ce qui accentue le problème.
 
Traiter sans traitement
 
D’autant plus qu’il devient compliqué pour les arboriculteurs d’exercer leur activité lorsqu’il n’y a pas de solution pour pallier le manque de produits phytosanitaires utilisables.
« Je ne suis pas pour les phytos, précise Jean-Louis Rochat, mais nous n’avons pas le choix d’en utiliser et, aujourd’hui, les produits efficaces ont été interdits sans que nous ait été apporté de solution. »
L’exemple des cerises est parlant.
Il y a plusieurs années, environ 45 000 tonnes étaient produites annuellement en France. Aujourd’hui, la drosophile détruit le fruit en l’espace de 48 heures, donc les tonnages diminuent drastiquement.
« Le produit phytosanitaire efficace que nous utilisions a été interdit, nous ne savons plus quoi faire », explique Marie-Ange Astruc. D’autant plus que la traçabilité de la cerise turque est presque inexistante, alors qu’elle est pourtant vendue sur le marché français. « On ne demande pas aux produits importés de répondre aux mêmes obligations que les produits français », déplorent les arboriculteurs présents.
En ce qui concerne la punaise diabolique, qui est aussi très difficile à éliminer des vergers, elle pourrait mettre en péril les pommiers, quand la drosophile s’attaque plutôt aux prunes, aux cerises, aux abricots et aux fraises. En raison de la règlementation, toujours plus stricte - vent, agents qui ne se mélangent pas entre eux, horaires à respecter, abeilles à éviter…
Il devient de plus en plus problématique de traiter avec les produits autorisés. Et ceux qui le sont coûtent bien souvent très cher.
Il faut compter environ 59 euros pour un pot de glue qui pourra servir à traiter une petite dizaine d’arbres. Il faut donc six pots pour réaliser 1 hectare. Sans compter sur l'attirance des sangliers pour la glue blanche.
Pour Yannick Neuder, il est important que les agriculteurs « vivent du fruit de leur travail ».
C’est la raison pour laquelle il s’est greffé à une commission d’enquête pour voir pourquoi aucune alternative aux produits phytosanitaires n’est trouvée et pour décider de ce qui pourrait être mis en place pour pallier ces interdictions. Un rapport devrait émerger d’ici trois mois, co-écrit avec l’Inrae.
 
Vivre de son travail
 
Mais que la production de fruits soit importante ou pas, la rémunération reste trop insuffisante, pour les arboriculteurs.
La Dotation jeune agriculteur (DJA), qui va jusqu’à 44 000 euros dans la région, « est faite pour permettre aux jeunes d’investir, mais pour cela, il faut que les prix soient rémunérateurs, affirme Jean-Louis Rochat. Par exemple, les abricots et les pêches ne le sont plus, aujourd’hui. »
« Le coût pour produire des fruits revient à celui d’années antérieures mais pas le prix des produits finis », se désespèrent certains.
Si les loi Egalim doivent permettre aux arboriculteurs de vivre de leur travail, il n’y a dans les faits toujours pas de véritable contrainte imposée aux grandes surfaces, qui ne diminuent pas leurs marges au profit des producteurs, constate-t-il.

Morgane Poulet