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Anniversaire

A l'école de la vie... agricole

Ouvert en 1966 avec le statut de « collège agricole », le lycée professionnel de La Côte-Saint-André a formé des générations de jeunes aux métiers de l'agriculture et de ses filières. Pour ses cinquante ans, d'anciens élèves livrent leurs souvenirs.
A l'école de la vie... agricole

Les « années lycée » sont souvent associées à de bons moments. Et le lycée agricole de La Côte-Saint-André ne fait pas exception. Quand on demande aux agriculteurs - jeunes ou moins jeunes - d'évoquer leur passage à « La Côte », la plupart se souviennent d'une « bonne mentalité »  et d'un « esprit familial ». Même les jeunes non issus du milieu agricole s'y sentent bien. « Au collège, vouloir être paysan, c'était assez mal vu : les autres trouvaient ça démodé, raconte Emilien Robin, éleveur de chèvre hors cadre familial qui a étudié au Legta (1) jusqu'en 2003. Mais une fois au lycée, il n'y avait plus du tout cette ambiance. On se sentait à l'aise. »

Le goût d'apprendre

Quelle que soit leur origine, les élèves se retrouvent en confiance, mûs par les mêmes centres d'intérêt : les animaux, la technique, les machines... Beaucoup connaissent déjà le métier et n'ont qu'une hâte : l'exercer. Et si certains renâclent au début à suivre le cursus, tous reconnaissent - après coup - qu'ils ont acquis là les bases qui structurent leur vie professionnelle. « Les enseignants avaient cette capacité à transmettre, à donner l’envie d’apprendre... Ils faisaient mûrir les élèves », salue Jérôme Crozat, éleveur laitier qui a passé son BEP en 1989. S'il avoue n'avoir pas forcément brillé par ses résultats scolaires au lycée, Roland Primat assure de son côté avoir découvert une science, l'économie, qui le conduira à aller toujours de l'avant et prendre d'importantes responsabilités professionnelles. « Ça a été un déclic, confie-t-il. Je me souviens d'un prof exceptionnel, Michel Cheminaud, qui a su nous expliquer les fondamentaux de l'économie, l'organisation du secteur agricole, les OPA... Ça m'a passionné. Il nous a appris à raisonner. Je crois pouvoir dire qu'il m'a ouvert les yeux et l'esprit à la fois. »

Mariage de cultures

Dans les années 70, sur les bancs du lycée, les jeunes ruraux, souvent fils de paysans, étaient plus nombreux que les « gens de la ville ». « On s'est parfois retrouvé avec des Grenoblois, des "intrus" : on n'était pas du même monde, poursuit Roland Primat qui a fait ses études au temps du "collège agricole". J'ai découvert les Pink Floyd avec ces gens-là. Ils nous ont ouverts à des choses que nous ne connaissions pas. C'était un mariage de culture urbaine et rurale intéressant. » Pas encore le mariage pour tous, cependant : le milieu est encore très peu ouvert aux filles. « En seconde, nous étions seulement 10 filles pour 200 élèves, se souvient Sylvie Budillon-Rabatel (promo BTAO 1982). Ils avaient trouvé un compromis pour nous héberger au lycée Edouard Herriot, dans un vieux machin. On se trouvait désavantagées par rapport aux garçons. Ils avaient des soirées avec des animations le mercredi soir auxquelles les filles n'avaient pas le droit de participer. Il fallait demander la clé, négocier pour rester au lycée et remonter après à l'internat. Il fallait toujours négocier pour obtenir les mêmes droits que les garçons. » Depuis, les choses ont heureusement changé. Les profils et les attentes aussi : les hors-cadre et la relative féminisation des effectifs, notamment du fait de l'ouverture d'une option hippologie-équitation, ont fait bouger les lignes.

Enseignement officiel

Côté enseignement, les avis divergent selon les expériences et les parcours. Il y a ceux qui se souviennent avec humour d'avoir appris à greffer ou à manier la pioche en positionnant bien les cuisses ou le dos : « Pour nous, c'était de l'éducation d'arrière-garde, mais ça nous sert encore aujoud'hui... », sourit un vétéran des années 70. Certains regrettent être passés à côté de certains enseignements, l'informatique ou l'anglais par exemple. D'autres ont trouvé « barbant au possible » les cours de phytotechnie au cours desquels les élèves apprennent à identifier les mauvaises herbes... qu'ils sauront reconnaître toute leur vie. Il y a également ceux qui, ayant fait le lycée au temps du productivisme, regrettent qu'on ne leur ait « appris que des automatismes, car on était à fond production », directives officielles obligent. Un autre se rappelle d'une pétition lancée par des parents contre un enseignant qui, dans ces mêmes années, distillait des notions d'agro-écologie plutôt que de promouvoir les solutions phyto. Trente ans plus tard, l'agro-écologie devenait un mot d'ordre ministériel...

Avec le recul, les anciens élèves s'accordent sur les vertus d'une pédagogie basée sur le faire, le pratique, l'expérimentation. La plupart évoque aussi l'ouverture que constituaient les voyages d'étude et les stages en exploitation. « Ce qui m'a le plus plu, c'est la zootechnie : on faisait vraiment de l'élevage. On apprenait les bases, l'alimentation, la reproduction. C'était super intéressant », indique Emilien Robin, aujourd'hui à la tête du P'tit Barru, une jolie exploitation sise à La Forteresse. « Nous avons le souci de partir du concret pour aller vers le théorique, jusitifie Jean-Louis Rebuffet, professeur de zootechnie à la retraite. Pour ma part, moi-même ayant eu du mal avec l'école, j'avais beaucoup d'empathie pour mes élèves : il ne fallait pas qu'ils s'ennuient. »

Pluridisciplinarité

Autre spécificité de l'enseignement : la pluridisciplinarité. Les enseignants étaient invités à travailler ensemble pour construire des passerelles entre les disciplines et offrir aux élèves un enseignement cohérent, « pensé comme un tout ». « Au lieu de considérer le savoir comme un saucisson à distribuer en tranches, nous essayions de construire des séances en "pluri", explique Jean-Louis Rebuffet. Nous nous mettions à deux ou trois pour concevoir le cours, dans l'idée d'insérer de l'économie ou de la phytotechnie dans une séance de zootechnie par exemple. L'enseignement agricole a très longtemps été attentif à cette pluridisciplinarité. Il me semble que c'est un peu moins le cas aujourd'hui, car c'est complexe et coûteux : aujourd'hui on cherche plus à mettre un prof face à des élèves plutôt que trois... » Question de budget. Un drôle de paradoxe à l'heure où l'on parle de s'inspirer de la pluridisciplinarité de l'enseignement agricole pour faire évoluer l'enseignement général.

Marianne Boilève
Avec Isabelle Doucet et Elena Mayer, documentaliste au lycée de La Côte-Saint-André

(1) Lycée d'enseignement général et technologique agricole.

 

Un lycée Pisani

Adoptées au début des années 60, les lois Pisani ont permis de moderniser l’agriculture française et signé l'acte de naissance de l’enseignement agricole public. Peu à peu, collèges et lycées agricoles ont fleuri sur tout le territoire : chaque département avait le sien. Implantés en milieu rural, ces établissements ont principalement accueilli, à l’origine, des jeunes issus du monde agricole. Leur mission : former les futurs professionnels dans les domaines techniques agricoles et conduire les jeunes ruraux à travailler dans d’autres secteurs économiques, souvent en lien avec l'agriculture.
Très complet, l'enseignement agricole permet l’acquisition d’une culture générale associée à des compétences scientifique (physique-chimie, biologie) et techniques (agronomie, phytotechnie, zootechnie…), le tout complété par des stages professionnels en exploitation ou en organismes agricoles. De part leur place et leur fonction, les lycées agricoles sont également censés contribuer à l’animation du milieu rural, mener des actions de développement, d’expérimentation, de recherche appliquée et de coopération internationale.