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Economie laitière

Agir pour ne pas subir

Une quinzaine d'éleveurs laitiers ont débattu des actions à mettre en œuvre pour dessiner un avenir à la filière dans le Sud Isère. Malgré les incertitudes, c'est l'envie de s'en sortir qui prime.
Agir pour ne pas subir

Lucides. Les éleveurs laitiers du Sud Isère le savent : la conjoncture est mauvaise et ça ne va pas s'arranger. Jeudi 28 janvier, lors de la réunion d'échange sur les perspectives de la filière lait qui s'est tenue à Saint-Jean-d'Hérans, Valérie Séchier, éleveuse laitière à Saint-Laurent-en-Beaumont, élue à la chambre d'agriculture, a été claire : « Nous ne venons pas vous proposer de recettes miracle, mais vous soumettre des éléments pour éclaircir l'horizon. » Parce que depuis la fin annoncée des quotas, l'horizon s'est sérieusement obscurci. L'interprofession n'intervient plus dans la fixation des prix au niveau national et régional. Certes, après le « paquet lait » d'avril 2012, des OP se sont constituées en vue de faciliter la négociation collective avec les laiteries, mais elles se retrouvent face à des murs. « Il y a des petites avancées dans la gestion des volumes, concède Thomas Huver, animateur à la FDSEA, mais c'est difficile. Il existe une quinzaine d'opérateurs dans le département, et chacun fait ce qu'il veut. Les discussions sont complexes, surtout dans une période difficile comme aujourd'hui. »

Avancées

C'est peu de le dire. « Les OP ne font pas le poids, déplore Fabien Carton, producteur à Prébois. Je vois Danone : il y a deux producteurs en face des représentants de l'entreprise : que voulez-vous qu'ils fassent ? » Sauf que l'OP Danone est pour l'instant la seule à avoir obtenu un petit quelque chose, notamment avec le « chantier volume » qui permet aux producteurs de « gratter un peu » et l'intégration des coûts de production. « Ce n'est pas encore parfait, mais ça avance, veut croire Jean-Michel Bouchard, producteur à Thodure en charge du dossier lait à la FDSEA. Aujourd'hui, tout est à renégocier. A nous, producteurs, de sortir de nos exploitations et d'apprendre à vendre nos produits. » Le problème, c'est que les éleveurs ne sont pas forcément rôdés à cela.
« Les producteurs s'aperçoivent aujourd'hui qu'ils ont en face d'eux des industriels : ils commencent à comprendre que les intérêts ne sont pas les mêmes », observe Pierre Girard, producteur laitier à Saint-Paul-les-Monestier, qui livre lui-même à Sodiaal. Doivent-ils pour autant baisser les bras ? Les avis sont partagés. Qu'ils soient « gros » ou « petits », nombre d'éleveurs se disent désemparés : tous leurs repaires ont sauté. Leur visibilité est nulle. La seule chose certaine, c'est que « les industriels veulent être sûrs qu'on produise du lait pas cher », lâche Fabien Carton. Même quelqu'un d'averti comme Jean-Michel Bouchard reconnaît ne plus savoir sur quelle base calculer le prix du lait. « Aujourd'hui, les éleveurs français sont les mieux payés d'Europe, dit-il. Arrivera-t-on à maintenir ce prix ? Pas sûr... »
Au niveau international en effet, la concurrence est féroce. Les faibles prix à la production ont en effet poussé certaines exploitations à produire davantage. L'Europe a ainsi augmenté son volume de production laitière de 4,8 % sur un an, la collecte dans les pays du Nord étant la plus dynamique (+ 9% en Belgique, + 48,1 en Irlande). Ce qui fragilise davantage les cours. « Le marché n'est pas compliqué, considère Frédéric Guyon, éleveur laitier à Saint-Paul-les-Varces et conseiller de section chez Sodiaal. Si c'est trop cher chez nous, ils vont prendre le lait en Allemagne. Ce n'est qu'en agissant sur le marché qu'on fera bouger le prix : soit en diminuant l'offre, soit en augmentant la demande. Nous, chez Sodiaal, le marché européen, on va bientôt l'abandonner. Les grandes surfaces ne veulent plus de notre lait ? On va le vendre en Chine ! »

Assainir le marché

Jean-Michel Bouchard avance d'autres pistes. « Pour assainir le marché, il faut revenir à des outils de régulation, estime-t-il. Personnellement, je ne suis pas contre le retour des quotas laitiers : nous étions parvenus à un équilibre, et on casse tout. » Après avoir regretté que « les professionnels [n'aient] pas su pousser les politiques à faire évoluer le système pour mettre de la souplesse au niveau des quotas », le syndicaliste propose de faire pression pour obtenir un relèvement du seuil d'intervention au niveau européen afin d'« éviter trop de volatilité », mais aussi de mettre en place une TVA sociale sur les produits laitiers d'importation, diminuer les charges, donner plus de pouvoir aux OP et « faire cesser la guerre des prix ».
En attendant, sur le terrain, la situation demeure critique. Il faut agir. Vite. Les discussions vont bon train pour tenter de savoir dans quelle direction il faut aller. Pierre-Denis Rippert, éleveur laitier à Villard-Saint-Christophe, résume bien la situation : « Aujourd'hui, on est dans le libéralisme à 100%. Avant, on était dans notre petit cocon des quotas. Maintenant, c'est la dégringolade. A partir de là, il y a plusieurs choix : soit on arrête, soit on augmente la production, soit on valorise son lait différemment, en faisant du bio ou de la transfo. L'important est de raisonner en tant que chef d'entreprise. »

Marianne Boilève

Le passage au bio : pari risqué ou vraie opportunité ?

Après deux tentatives infructueuses, Biolait est enfin parvenu à mettre en place une collecte à cheval entre le Sud Isère et les Hautes-Alpes. Pour l'instant, six élevages ont contractualisé. D'autres pourraient suivre rapidement. Objectif visé pour fin 2016 : un million de litres de lait bio collectés. Actuellement, un camion tourne tous les trois jours, pas encore à plein. Mais le premier collecteur français de lait de vache biologique se place clairement dans une logique de développement. « Le marché de la bio est en pleine croissance, indique Christian Ville, producteur à Saint-Martin-de-Clelles, qui a bataillé plus de 15 ans pour obtenir la collecte de sa production en tant que lait bio. Il y a une demande importante : ça tire le prix. » La demande est d'autant plus forte que les éleveurs qui se sont convertis au bio dans les années 70 sont en train de partir à la retraite et que la relève n'est pas toujours assurée. A cela s'ajoute les besoins de Sodiaal qui a passé un contrat de 100 millions de litres de lait infantile bio avec la Chine. « Pour l'instant, on en a pas la moitié, confie Frédéric Guyon, éleveur laitier dans le Trièves et conseiller de section chez Sodiaal. D'où la volonté d'élargir la collecte pour trouver les volumes nécessaires. »
Encore faut-il que les élevages se convertissent. Pour certains, le pas n'est pas très compliqué à franchir et la collecte de Biolait pourrait servir de facteur déclenchant. Pour d'autres, c'est plus délicat. « Pour savoir si c'est intéressant, il suffit de faire un diagnostic de conversion. Ça aide à la prise de décision », témoigne Sébastien Luyat, éleveur à Sousville. Lui, n'a finalement pas donné suite. « Cette étude permet de poser les choses et de nourrir la réflexion sur les plans technique et économique, pour voir où ça pêche et où ça gagne », assure Pierre-Denis Rippert. Avec un prix de base à 430 euros, la réflexion mérite en tout cas d'être engagée.
MB
 

 

L'élevage dans le Sud Isère

72 élevages laitiers en 2016 (42 élevages côté Trièves et 30 en Matheysine), soit environ 10 % des élevages laitiers du département.
Estimation du volume total de lait collecté dans la zone : 16 millions (10,5 millions côté Trièves et 5,5 millions côté Matheysine), soit une moyenne de 200 000 litres de lait produits par ferme (avec des écarts allant de 32 000 à 900 000 litres)
Lait de vache biologique : 8 élevages laitiers bio, pour une production totale estimée à 1 350 000 litres (soit 10 % des élevages de la zone, et 8 % du volume total de lait produit sur la zone).
Lait de vache transformé à la ferme : 8 élevages laitiers, dont 6 sont en bio
Collecteurs actuels :
• Sodiaal : 32 élevages (45% des élevages de la zone) / 7,6 millions litres de lait collectés (48% du volume collecté sur la zone).
• Lactalis : 25 élevages (35%) / 5 millions de litres de lait collectés (31%)
• Danone : 10 élevages (14%) / 2,7 millions (17%)
• Biolait SAS : 3 élevages dans le Sud Isère (+ 3 élevages dans les Hautes-Alpes), soit 635 000 litres environ au démarrage côté Isère