Comprendre le territoire avec les pieds
« C'est bizarre, parce que les fermes, elles sont espacées et les champs ne sont pas hyper près des agriculteurs... » En un coup d'œil, Jeanne, huit ans, résume sans le savoir la problématique foncière à laquelle les exploitants des Vals du Dauphiné sont confrontés. Postée en hauteur, elle s'initie à la lecture de paysage. Un tableau vivant se déploie devant elle, composé de forêts, de champs, de prairies, de fermes isolées, de granges, de villages, de routes... Thomas Béhal, animateur du comité de territoire et organisateur de la deuxième édition de ces balades « Sur les pas de la ruralité », explique avec des mots simples, paysage à l'appui, en quoi consiste la « ruralité moderne » et ses enjeux.
Pression foncière
« Trouver des terres pas trop loin des exploitations, c'est un sport local, souligne-t-il. Les agriculteurs vont aller chercher des terres à droite, à gauche et, ce faisant, ils augmentent leur temps de travail. C'est lié au territoire. Il y a pas mal de pression ici : beaucoup de terres peuvent être utilisées pour construire des maisons ou créer de l'activité économique. Heureusement, depuis peu, les communes passent en PLUI (1) et essaient de gérer la question ensemble. » Avant de repartir vers l'étape suivante, le papa de Jeanne lâche : « Ça ne doit pas être simple, pour les jeunes, de s'installer... »
C'est exactement ce qu'explique Sébastien Poncet aux visiteurs qui entrent dans la cour de la ferme Pattard. En poste aux côtés d'Alexandre, un jeune agriculteur double actif qui a accepté d'ouvrir les portes de son exploitation pour l'occasion, le président des JA Isère cause ruralité, installation, marges et prix du lait avec les randonneurs. La plupart sont très au courant des difficultés que rencontrent les producteurs. Tant sur le plan économique qu'en termes de relations avec le voisinage. « Les agriculteurs, il faut quand même les laisser travailler, s'indigne Denise Moyne-Picard, une habitante de Saint-Clair-de-la-Tour. Les gens se plaignent des cloches ou des odeurs des vaches. Mais il faut bien bien produire le lait et le beurre que l'on achète dans les magasins ! »
Rester autonome
Alexandre Pattard esquisse un sourire. Il raconte à un collègue de Blandin venu se balader avec femme et enfants qu'il est en train de changer d'orientation. Enseignant au lycée horticole de Romans-sur-Isère, le jeune éleveur a renoncé à la production laitière de son père pour se tourner vers l'élevage charolais et le maraîchage. « J'ai arrêté le lait à cause du prix et parce qu'il fallait pas mal investir. Si mon père s'en sortait, c'est parce qu'il n'avait pas de charge. Mais les vaches étaient entravées et l'installation devait être remise aux normes pour pouvoir continuer. » D'où le choix de faire évoluer l'exploitation tout en restant autonome. « Je suis dans un système naisseur, précise-t-il. Après, je vendrai les veaux en broutard. Ce qui m'intéresse, c'est que je n'ai aucune charge. Tout est en foin, le matériel est là et il est payé. »
La balade continue au creux d'un petit vallon. Au droit d'un bosquet, on devine un espace naturel sensible dont Jean-Marc Ferro, membre de Lo Parvi, association naturaliste du Nord Isère, s'évertue à décrire les richesses floristique et faunistique. « Notez que c'est grâce aux agriculteurs que ces milieux sont ouverts, dit-il. Sinon, ils seraient en friche. L'intérêt d'une exploitation comme la ferme Pattard, c'est qu'elle fait tout de façon raisonnée. On est dans la campagne d'autrefois. Tout est préservé... »
Apprendre à vivre ensemble
Ou presque. Car à quelques centaines de mètres de là, prairies, champs de maïs et de blé tendre racontent à leur manière la pression foncière qui règne un peu partout. Aménageurs du territoire, les agriculteurs sont aussi victimes du mitage. C'est ce qu'explique Didier Villard aux randonneurs qui, après le « ravito », parviennent jusqu'à la mare naturelle du Chemin noir. « Vous voyez cet espace de détente, entouré d'habitations, de prairies, ces parcs pour les génisses, les poneys et les vaches allaitantes : tout cela illustre bien le territoire des Vals-du-Dauphiné. Vous savez, chaque année, nous accueillons beaucoup de nouveaux habitants, qui ne comprennent pas toujours les problématiques des paysans. Dans le même temps, nous perdons 70 hectares de terres agricoles. Il faut que chacun en prenne conscience et apprenne à se connaître, à construire une nouvelle manière de vivre ensemble. » Ce qui est le premier objectif de ces balades « Sur les pas de la ruralité ». Un éleveur de la commune s'approche du stand et glisse : « C'est bien ce que vous faites : ça nous remonte le moral. »
Marianne Boilève
(1) Plan local d'urbanisme intercommunal