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Elevage

Dernier tour de piste

Dominique Guillet-Lomat a participé à son dernier concours d'élevage ce week-end à Saint-Chef. A bout, cet amoureux inconditionnel de bêtes se sépare de son troupeau de montbéliardes, un des plus primés de l'Isère.
Dernier tour de piste

« Personne ne me prenait au sérieux. Ou alors, on faisait semblant de m'écouter. Personne n'est passé me voir pour discuter. Il y a bien eu quelques réactions, mais c'était trop tard. C'est une décision difficile à prendre pour un amoureux des vaches ». Dominique Guillet-Lomat jette l'éponge. L'éleveur de Chartreuse vendra son troupeau de montbéliardes au mois d'octobre aux enchères. L'exploitation était trop endettée, son modèle économique trop fragile en dépit d'un troupeau très performant et d'un lait des mieux rémunérés en Isère. Dominique Guillet-Lomat s'est résolu à l'automne dernier. « Cela ruminait déjà dans ma tête. Il faut de la trésorerie. Or, financièrement, c'est dur. J'ai toujours réglé mes dettes, mais j'en ai assez d'en avoir toujours un paquet. » Il a participé, le week-end dernier, à son dernier concours en tant qu'éleveur avec ses plus belles bêtes. « Neuf vaches : j'en ai jamais autant amené. Mais je voulais faire voir que j'aime les vaches jusqu'au bout. » 

Système herbager

Dominique Guillet-Lomat est triste, amer, mais d'une grande lucidité. Il s'explique sur les raisons qui l'ont conduit à prendre sa décision. « Je livre à la coopérative des Entremonts. Je n'ai pas de problème pour valoriser mon lait. L'ennui, c'est qu'il coûte cher à faire. » Le troupeau compte 35 vaches à la traite qui produisent en moyenne 8 000 litres de lait par an. En 2018, la coopérative lui a acheté son lait 464 euros les 1 000 litres. Et pourtant, ça ne passe plus. « Je dois tout acheter : produire avec rien, cela n'existe pas chez moi ». Trois postes ont durablement grevé cette exploitation : les charges salariales, mécaniques et l'alimentation.

Dominique Guillet-Lomat s'est installé en 1991. « C'est une exploitation familiale où l'on pratique l'élevage depuis plus de trois générations », précise-t-il. Une ferme traditionnelle en système herbager où les vaches laitières pâturent à proximité des bâtiments et rentrent pour la traite deux fois par jour. « Il y a 39 hectares de bonne terres, pas accidentées, autour de l'explotiation. C'est un coin où l'herbe pousse », décrit encore l'éleveur. La mise à l'herbe a lieu début avril et les vaches restent dehors jusqu'après la Toussaint. Elles restent cinq mois à l'intérieur, dans une étable entravée. « J'achète beaucoup de concentrés, des aliments tout prêts ainsi que la paille et je mets des bêtes en pension chez des particuliers du coin car je n'ai pas assez de parcellaire ». Son comptable lui a suffisamment dit : avec une dizaine d'hectares de plus, il aurait pu toucher d'autres aides PAC et l'exploitation aurait pu trouver son équilibre. Mais difficile de dénicher un bout de terre supplémentaire du côté de Miribel-les-Echelles où les élevages sont encore nombreux. « Je ne me suis jamais battu, je n'ai jamais été voir un propriétaire pour un terrain », reconnaît-il. Pas son genre.

Le coup de grâce

L'éleveur travaille seul, il a donc recours au service de remplacement une trentaine de jours par an, ce qui s'ajoute aux charges de l'exploitation. « Ce sont des bâtiments anciens. On passe du temps à travailler à l'intérieur et encore plus si on est amoureux des bêtes. Quand une corvée est terminée, il faut juste recommencer. Si je pars trois jours sur un concours avec des bêtes, je me fais remplacer. Mais je ne trouve plus personne. C'est un travail physique. » Lui, la charge de travail ne lui fait pas peur.

En revanche, il est peu porté sur la mécanisation et fait faire tous les travaux aux champs, foins et regains, ce qui pèse un peu plus sur les comptes. « Et puis, la ferme étant déjà fragile, j'ai connu un certain nombre de difficultés », poursuit Dominique Guillet-Lomat. Au printemps 2018, un problème de cellules réduit considérablement sa production laitière, un aléa décuplé par la sécheresse, surtout en système herbager. L'éleveur a du mal à comprendre pourquoi il n'a été considéré que 9% de pertes sur son exploitation, le privant des aides déclenchées à partir de 13%. Le coup de grâce, c'est une facture d'eau de 5 000 euros sans doute liée à une fuite sur le réseau « même si la mairie en a pris un peu à sa charge ».

Un homme blessé

« Chaque année, on entend que des éleveurs arrêtent, mais je suis peut-être le seul à en parler. Je suis juste financièrement, mais je n'ai pas peur de le dire, explique l'agriculteur. Lorsque ça ne va pas, il faut savoir s'arrêter en temps voulu, même si on a le goût à traire et à travailler jusqu'au bout. » Cette décision, il aurait préféré la prendre « dans 7 ou 8 ans », au moment de la retraite, « pour voir encore deux générations de vaches ».

Car son troupeau, c'est sa fierté. Trente ans de sélection génétique. « Les jeunes sont toutes génotypées et c'est un bon cru », promet-il. Les bêtes ont fait leurs preuves dans tous les concours d'élevage, départementaux, interdépartementaux et nationaux. Souvent, il était le seul isérois et revenait avec des médailles. Ivette, une de ses vaches préférées est d'ailleurs revenue Grande Championne du concours départemental d'élevage de Saint-Chef. En troisième lactation, elle est en pleine forme. « Le point fort, en système herbager, ce sont les mamelles. Elles sont moins grosses et vieillissent mieux ». Mais Dominique Guillet-Lomat sait que c'est aussi « un plaisir qui coûte cher », même s'il fait grimper la cote des vaches. Et c'est bien l'objectif de la vente aux enchères qui se déroulera le 16 octobre sur l'exploitation à Miribel-les-Echelles : tirer le meilleur parti de ce troupeau de compétition pour solder les dettes. Il y aura 50 bêtes à la vente, des laitières et des génisses. « Cela me permettra de finir l'année et de repartir à zéro.» L'éleveur a trouvé un emploi salarié dans un Gaec du secteur et restera double actif avec quelques bêtes pour conserver son chargement et ses aides PAC. Il a écrit une lettre à la coopérative, poignante. Il parle « de cette douleur qui lui tord le ventre » et s'interroge sur un milieu qui « laisse partir 220 000 litres de lait (...) alors que l'on se bat pour garder du lait sur le territoire de la Chartreuse, alors que des collectivités investissent dans des outils de transformation (...) ». Du lait IGP tomme de Savoie de surcroît. Il espère que sa décision ne sera pas contagieuse, mais c'est un homme blessé. « On m'a laissé partir, même s'il y avait peu de solutions. »

Isabelle Doucet