Des exploitations dynamiques et innovantes
Quel est, selon vous, le bilan de l'année agricole écoulée ?
Christian Rouchon, directeur général Crédit agricole Sud Rhône Alpes : C'est une agriculture très diversifiée. Dans le Nord du territoire, les grandes cultures vivent très bien car les cours sont satisfaisants et les rendements corrects, surtout si les terres sont irriguées. Dans les zones de montagne et plus au sud, c'est plus difficile. Globalement, 2013 a été une année moyenne car les volumes n'étaient pas au rendez-vous pour le plus grand nombre et la météo a été pénible.
Loïc Guitton, directeur du secteur agriculture de la Banque populaire des Alpes : Ce n'est pas forcément une mauvaise année. Elle s'inscrit dans la continuité de 2012. Beaucoup de productions ont conforté leurs résultats et les ont même consolidés après les années 2009-2010. C'est une année où le tri a continué à se faire entre les exploitations pérennes et celles qui ne l'étaient pas. Les vrais agriculteurs, techniciens et organisés, sont sortis du lot, quelque soit leur production. Il y a eu des périodes très restreintes pour faire les actes comme les semis, au bon moment, avec les bonnes variétés : c'est une condition pour s'en sortir. C'était une année où il fallait bien viser, anticiper et gérer.
Régis Tholoniat, responsable marché de l'agriculture, Crédit Mutuel Sud-Est: Il y a eu un effet ciseau sur le lait entre le deuxième semestre 2012 et le premier semestre 2013 avec une baisse de son prix et une augmentation de celui des intrants. Le deuxième semestre a été meilleur, mais le bilan laisse apparaître une baisse des résultats. Cependant les exploitations se structurent de plus en plus et les volumes augmentent. La filière allaitante est en convalescence et les trésoreries sont un peu moins tendues. Cela reste hétérogène dans la viticulture comme dans l'arboriculture qui souffre des aléas climatiques. Dans les céréales, après une excellente année 2012, 2013 enregistre un tassement. Quant aux circuits courts, s'ils sont bien organisés, ils dégagent de très bons résultats, ce qui est un atout pour Rhône-Alpes. En revanche, comme dans tous les départements, le nombre d'installations a baissé, quel que soit le type de production.
Comment est le moral des agriculteurs ?
Christian Rouchon: Les agriculteurs sont des agents économiques très résistants.
Loïc Guitton : Nous assistons au retour du dynamisme et de l'innovation. Plus forts que les années précédentes, c'est une marque de confiance en l'avenir.
Régis Tholoniat : Le moral est variable en fonction des secteurs. Il y a toujours deux dynamiques entre ceux qui anticipent et vont de l'avant et une tranche qui n'est pas modernisée. Mais c'est un milieu qui ne consomme pas plus qu'il ne gagne, qui épargne et se protège, avec certes de grandes variations. C'est une agriculture qui bouge, qui se remet en question, se structure. Cela va vite. On assiste à une amélioration des trésoreries en 2013. Nous captons de l'épargne, de nouveaux clients et les investissements ont augmenté de 9% : ce sont donc des indicateurs de bonne santé.
Quels sont les axes de progressions ?
Christian Rouchon: Les assurances sur récoltes sont un gros sujet. Avec la filiale d'assurance Pacifica du Crédit agricole, nous mettons en place des produits pour la sécurisation des exploitations, cela afin de trouver une vraie solution à l'assurance des récoltes. Et pour que ça se passe bien, il convient que tout le monde soit assuré pour les bons et les mauvais risques. Le principe est celui de la garantie de revenus. Lancé en 2013, ce chantier devrait aboutir en 2014.
Régis Tholoniat: Nous commençons à voir émerger des projets de méthanisation qui représentent de lourds volumes d'investissement, mais sont accompagnés de subventions de la Région.
Identifiez-vous des secteurs à risque ?
Christian Rouchon: L'arboriculture est un secteur difficile soumis au gel et à la grêle, au même titre que la vigne. Le lait, et surtout le secteur laitier caprin - le plus souvent en mono exploitation - est un secteur structurellement difficile. Il n'y a pas d'aléas climatiques, mais le revenu moyen est faible. Le secteur souffre d'un faible niveau de rentabilité. C'est l'agriculture la plus ingrate.
Loïc Guitton: Nous avons des inquiétudes sur certains secteurs comme le lait, notamment en Isère. Les prix ont augmenté et certes, c'est moins mauvais qu'en 2012. Mais...
Quels sont les secteurs porteurs ?
Christian Rouchon
Nous soutenons la vente directe. Il y a de beaux projets où les agriculteurs récupèrent leur marge. Il s'agit de trouver des débouchés commerciaux et de les sécuriser. La vente directe est une réponse, mais il y a aussi des progrès à faire dans la sécurisation des contrats.
Nous suivons aussi les conversions bio en investissement pendant trois ans. Nous accompagnons également l'investissement en matière de prévention et dans l'achat d'équipements de protection en arboriculture (filets, fusées). Nous sommes également présents dans le secteur de l'énergie, notamment dans la biomasse et nous avons quelques projets en voie de concrétisation.
Loïs Guitton : Nous avons assisté à beaucoup d'innovations. De nombreux magasins de producteurs se sont lancés avec succès. Ils proposent des organisations juridiques innovantes, ce qui démontre une forme de professionnalisme. Il y a eu aussi beaucoup d'investissements individuels en termes de matériel. Mais il faut garder en tête que la clé d'un investissement est de savoir s'il sera productif ou non. On peut parfois se poser la question de l'intérêt d'un achat. Mais nous sommes dans un contexte de taux très bas. Enfin, l'installation est restée dynamique en 2013. On voit beaucoup de projets de diversification comme la création d'un atelier de transformation ou d'un local de vente directe sur une exploitation, et beaucoup moins de projets absurdes.
Régis Tholoniat : Nous nous intéressons à toutes les productions. Nous sommes présents sur l'ensemble du territoire et il y a des réussites dans chaque filière. La filière laitière avance vite avec de gros projets en matière de bâtiments et de robotisation. Beaucoup anticipent l'après quota et s'agrandissent, quand d'autres arrêtent, notamment en Nord Isère, pour se lancer dans les céréales. Sur le court terme, un quart des investissements concerne les fonds de roulement (avance DPU, remises Pac, emblavements pour les céréales), 50% portent sur les bâtiments et 25% sur le matériel. Le matériel agricole fait toujours l'objet d'investissements importants et, comme les autres banques, nous avons mis en place des financements directs via les concessionnaires. Les circuits courts sont porteurs car le bassin de consommation est important en Rhône-Alpes. Il existe une demande et les magasins de producteurs bien situés tournent bien. Mais il n'y aura pas de place pour tout le monde.
Propos recueillis par Isabelle Doucet
Prospective /Comment voyez-vous 2014 ?
Christian Rouchon : Le foncier agricole est préoccupant. Il n'a pas de valeur particulière sauf s'il est constructible. Le problème est de bien tenir son foncier. Or, la confiscation du foncier ne se déroule pas de façon raisonnée et sans pertinence du point de vue agricole. Les agriculteurs doivent faire face à ce combat permanent pour protéger la bonne terre cultivable. Et les banques ne peuvent pas aider l'agriculture sur le foncier car il n'a pas une valeur de rendement.Loïs Guitton: Il y a eu beaucoup d'investissements lourds et obligatoires en 2013 comme sur les bâtiments avicoles. Mais ils touchent à leur terme. En revanche, le marché du matériel agricole est très dynamique. C'est une industrie innovante. Beaucoup d'investissements portent sur l'achat de matériels moins consommateurs en énergie, qui permettent de s'inscrire dans du développement durable. Nous aidons ainsi au financement d'aires pour les pulvérisateurs. Ce sont des actions qui répondent plus à un intérêt économique que règlementaireL'année agricole débute sans le froid et avec des incertitudes. Il y a beaucoup d'eau, les sols sont lessivés, il faudra encore une gestion des semis et de la fertilisation fine. Si l'hiver dure, l'année sera technique et la fenêtre de tir pour les semis de printemps risque d'être serrée.
Les exploitations ne sont pas dans des situations catastrophiques économiquement. Mais c'est à la fin juin que l'on saura vers quelle année on s'achemine. C'est aussi une année de transition règlementaire au regard de la Pac et de la nouvelle convention pour distribuer des prêts bonifiés à l'installation des jeunes agriculteurs, qui n'a pas encore été signée. C'est décourageant pour les projets d'installation qui risquent se faire dans l'urgence et dans de mauvaises conditions.
Régis Tholoniat : Ce sera lié aux éléments climatiques et économiques. Quel sera le prix du lait, le cours de la viande ? Il faut être capable de suivre une entreprise à moyen terme, avoir une vision plus longue que celle de l'année. Nous sommes extrêmement vigilants par rapport au foncier dans le Rhône et le Nord Isère, sachant que des structures agricoles autonomes représentent un atout.La filière caprine souffre beaucoup en matière de livraison laitière. Nous sommes vigilants sur certains secteurs, mais nous nous arrêtons pas à une production, nous considérons plutôt la personne, son projet, sa rentabilité et nous nous adaptons au territoire.