Dialogue dépassionné
La séance n'était pas parlementaire mais avec des parlementaires. Dans la continuité de leurs actions de sensibilisation des députés et sénateurs du département, la FDSEA et les JA de l'Isère ont rencontré Erwann Binet et Joëlle Huillier à Eyzin-Pinet jeudi 16 juillet, en compagnie d'une petite trentaine d'agriculteurs.
Révolution silencieuse
Plus calme que les précédentes rencontres de La Tour-du-Pin (manifestation du 1er juillet) et de Crémieu (le 10 juillet avec Alain Moyne-Bressand), la réunion était plus profonde sur l'analyse de la situation. Avec des moments forts. Tel le témoignage de François Mouterde, éleveur à Eyzin-Pinet, dans les collines. « La situation est difficile, explique-t-il sans faux-semblant. La famille nous a prêté 24 000 euros en deux fois pour régler des factures que nous devions, pour nous aider à tenir. Pourtant je fais 80 heures par semaine et l'exploitation comprend ma femme, un salarié à temps partiel et mon fils envisage de s'installer avec nous. Mais est-ce un avenir ? » Et il poursuit : « La société française doit faire des efforts car le lait nous est payé 28 centimes le litre en moyenne, c'est le prix d'il y a 25 ans. Si nous arrêtons, ce sera quatre personnes qui en pâtiront, mais aussi les collines sur lesquelles nous sommes installés. Nous vivons une révolution silencieuse. Si l'Etat ne fait pas mieux les choses, la France aura faim un jour. »
Effondrement
Le ton de la soirée est donné. Car s'il n'y a pas d'expression haute et forte, on sent surtout un découragement, une expectative, une sidération de l'auditoire devant la situation que chacun vit dans sa ferme. Les éleveurs sont les plus nombreux, mais sont venus aussi des céréaliers, ou des arboriculteurs, tous aux abois parce que les difficultés s'accumulent. « On nous enfonce la tête sous l'eau », dit un éleveur qui énumère ses dettes. Le sentiment d'être en apnée transpire de l'attitude résignée des producteurs présents. Une agricultrice de Flachères indique la difficulté de son couple à vivre à deux sur l'exploitation. « Notre fils voudrait s'installer, mais nous ne l'y encourageons pas. » Loïc Goutard, de Granieu, devrait créer un atelier transformation dans la ferme de ses parents et s'installer au début de l'année prochaine, mais il observe la situation avec un œil plutôt inquiet. « Danone est prêt à soutenir mon installation en nous octroyant des volumes... », mais le jeune homme n'est pas dupe quant au prix du litre de lait. Un autre jeune, Julien Robert-Quatre vient exprimer la situation de son entreprise de travaux agricoles : « D'habitude, les commandes s'enchaînent. Là, les agriculteurs ne font appel à nous que pour des dépannages. Nous n'avons plus notre volant de travail normal. Nos clients n'ont plus de quoi nous payer.» Toute une filière de fournisseurs, de clients, s'effondre lentement.
Cœur de métier
« La situation est particulièrement dramatique chez les jeunes installés ou chez ceux qui ont fait des investissements pour améliorer leur exploitation récemment, souligne avec gravité Pascal Denolly, président de la FDSEA. La situation est devenue intenable : il n'y a aucun prélèvement privé [le salaire de l'agriculteur, ndlr] et les agriculteurs décapitalisent lentement en vendant des bêtes ou des terres pour rembourser ce qu'ils doivent ». Le responsable fait une analyse profonde de la situation : « Ces gens que vous avez devant vous, sont dans leur affaire, dans leur passion. Ce sont des professionnels aguerris. On est sur du dur. L'alerte que nous lançons est très forte parce c'est un choix de société. Si rien n'est fait, il restera 100 producteurs laitiers en Isère au lieu de 600 aujourd'hui et 300 éleveurs allaitant. Ne subsisteront que les systèmes ou très extensifs ou très concentrés, peu nombreux en Isère. Les pentes, y compris des collines, seront abandonnés et seules seront cultivées les parcelles de plaine. » Face à des parlementaires de la majorité présidentielle, le responsable syndical demande « une application de la loi Hamon, censé équilibrer les relations et les marges entre les producteurs, les transformateurs et les distributeurs ». Les premiers selon le rapporteur Chalmin sont hors circuit. « Vous avez fait une loi, c'est à vous de veiller à son application », aussitôt soutenu par Françoise Soullier au nom des JA : « Il faut appliquer la loi et mettre un dispositif à court terme destiné à donner un peu de souffle. »
Erwann Binet et Joëlle Huillier ont écouté attentivement les propos de leurs interlocuteurs et ont cherché des solutions. « Avez-vous entendu parler des cellules d'urgence de crise mises en place par le ministre de l'Agriculture ? », demande le premier. Silence et surtout étonnement dans la salle. Stupéfaction côté parlementaire également parce que des instructions écrites et précises ont été envoyées aux préfets en février et le 10 juillet par le ministre. « Ce n'est pas la solution parfaite, reconnaît Erwann Binet, mais les cellules peuvent permettre de traiter les cas les plus difficiles individuellement avec l'ensemble des acteurs concernés, MSA, banques, et autres fournisseurs », estime le parlementaire (1).
Cellule absente
« La disparition des quotas est-elle à l'origine de cette crise », questionne Joëlle Huillier. « Peu importe l'outil, lui répond aussitôt Pascal Denolly. C'est surtout une politique de régulation qui est nécessaire. » « La MSA fait-elle des facilités de paiement ? », ajoute-t-elle. Ceux qui connaissent les rouages sont catégoriques : on aide ceux qui ne payent plus leurs cotisations, mais ne plus les payer entraînent des conséquences sur le versement des primes Pac. Donc, coûte que coûte, les cotisations MSA sont payées. L'indicateur est donc faussé.
Dérivant sur le quotidien vécu par les exploitants, les agriculteurs ont fait apparaître la difficulté face à une sur-réglementation permanente, exténuante et incompréhensible. Les mises aux normes nitrates sont rejetées catégoriquement : « Ce n'est pas productif, on a plus de trésorerie et les banques ne veulent pas suivre », lancent les éleveurs. Convaincus, les deux parlementaires ont demandé qu'on leur indique les exigences inutiles, un travail parlementaire étant effectué en ce moment pour alléger ces contraintes. « Nous ferons la chasse à tout ce qui est injustifié ou en doublon », assure Erwann Binet.
Dans l'immédiat les deux députés ont indiqué leur ferme volonté de répondre aux attentes par une réelle mise en place des cellules de crise, puis de voir entre parlementaires les besoins à plus long terme. « Un vrai débat national sur l'alimentation doit être posé », avance Erwann Binet.
Jean-Marc Emprin
(1) Selon nos informations une cellule de crise élevage est programmée cette semaine vraisemblablement aujourd'hui 23 juillet.