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Evaluation

Egalim : un premier bilan isérois contrasté

Le 16 mai, Monique Limon, députée de la 7e circonscription, a invité son collègue Jean-Baptiste Moreau, rapporteur de la loi Agriculture et alimentation, à participer au comité de suivi de la loi Egalim et à rencontrer les acteurs isérois pour faire le point sur les avancées - et les manques - du texte.
Egalim : un premier bilan isérois contrasté

En lançant le second comité départemental de suivi de loi Egalim à Apprieu, chez Lionel Termoz-Bajat, la députée Monique Limon a bien calculé son coup. L'éleveur s'inscrit pile poil dans le projet agricole qu'Emmanuel Macron veut pour la France : il vient tout juste d'achever la conversion de sa ferme au bio, vise l'autonomie et va bientôt voir entrer en production le méthaniseur collectif dans lequel il s'est investi sans compter depuis plusieurs années. « Faire de l'énergie verte, pour nous, les agriculteurs, c'est un énorme atout, mais pas seulement en termes économiques, indique-t-il en préambule. Ça fait aussi du bien de ne plus passer pour des pollueurs. »

Proximité

Pour ce qui est du comité de suivi, Lionel Termoz-Bajat est un militant de la première heure. Il avait participé au premier, en novembre dernier, au lycée de La Côte-Saint-André, et l'avait trouvé « plus institutionnel ». Là, observe-t-il, « on est plus dans la proximité, les échanges sont plus directs ». Sans doute faut-il y voir l'effet désinhibant de son beau bâtiment d'élevage sous lequel sont installés les participants, mais aussi de la présence décomplexée de ses charolaises qui circulent paisiblement à côté d'eux.

Le ton donné aux échanges par Monique Limon et son « invité », Jean-Baptiste Moreau, éleveur de limousines dans la Creuse, député et rapporteur de la loi Egalim, y est aussi pour beaucoup. « Tout ne se traite pas en haut : nous sommes ici pour que vous nous disiez ce qui va et ce qui ne va pas », assure la députée iséroise. « Je fais un peu le tour de la France pour expliquer les outils contenus dans cette loi, ajoute son collègue, mais aussi pour prendre connaissance de ce qui marche ou qui ne marche pas. Une loi n'est pas gravée dans le marbre : on peut la faire évoluer. Mais il faut aussi que tout le monde s'en saisisse. La loi est là pour aider, mais il faut que les OP se responsabilisent : ça ne viendra pas tout seul. »

En Isère comme ailleurs, les agriculteurs s'en sont rendu compte. Qu'ils soient producteurs de céréales, de fruits et légumes, de viande ou de lait, tous ont fondé de sérieux espoirs dans une loi qu'ils ont beaucoup contribué à construire, mais « le réveil est difficile, car le retour dans les exploitations n'est pas évident », constate Jean-Claude Darlet, producteur de noix et président de la chambre d'agriculture. Eric Chavrot, éleveur et président de Dauphidrom, donne l'exemple de la filière viande : « Je représente un peu les circuits longs, explique-t-il (« les circuits courts organisés », rectifie dans un sourire le député de la Creuse, évoquant son passé de président de coopérative et d'abattoir). On constate une baisse de la consommation au niveau des foyers, mais une hausse de tout ce qui est hors domicile : il y a un gros enjeu pour nous. On attendait beaucoup d'Egalim sur ce plan-là. Mais on n'a rien vu venir. Pour le steack haché, c'est un vrai problème. »

Commission d'enquête

Fin connaisseur du dossier, Jean-Baptiste Moreau a conscience de la difficulté. « Nous avons fait voter un amendement pour exclure le steack haché des négociations commerciales, mais il n'a pas été appliqué », reconnaît le rapporteur de la loi, qui en profite pour faire un focus sur la commission d'enquête, dont il fait partie et qui est chargée d'investiguer sur les pratiques de la grande distribution et de ses groupements dans leurs relations commerciales avec les fournisseurs. « Notre objectif, c'est de remettre à plat les négociations, de mettre en lumière les contournements et les trous dans la raquette », précise-t-il.

Après avoir abordé la question du prix payé aux producteurs, le déséquilibre dans les relations et les difficultés posées par la contractualisation, les discussions abordent les deux autres volets de la loi : la qualité sanitaire et environnementale des produits et l'accès à une « alimentation saine, sûre et durable pour tous ».

Sur le premier aspect, les représentants de la FDSEA mettent en garde les élus à deux reprises. Pour ce qui est de l'usage des produits phyto à proximité des habitations, « si on applique la loi à la lettre, on peut perdre de grandes surfaces de culture », prévient Christian Ollès, le directeur du syndicat majoritaire. « Je sais qu'il faut qu'on trouve des solutions », convient Jean-Baptiste Moreau. L'autre sujet d'inquiétude concerne certaines productions mises sur la touche par la montée en gamme, comme l'œuf standard issu de poules en cage, interdit à l'horizon 2022. « Attention aux positions idéologiques qui risquent de nous faire perdre des parts de marché par rapport à d'autres pays européens, comme la Pologne », avertit le syndicat. Pour le député, la solution réside dans la « convergence fiscale, sociale et environnementale » : « Nous avons un marché commun : il faut respecter les mêmes règles partout. » Les agriculteurs, et notamment les producteurs de fruits et légumes, gros employeurs de main-d'œuvre, le réclament haut et fort depuis longtemps...

Définition du local

Autre invitée de poids dans les échanges : la restauration hors foyer. « C'est loin d'être anecdotique, avance le député Moreau. Aujourd'hui, elle est principalement tournée vers l'import. Ça pourrait être une bouée pour l'agriculture. » C'est d'ailleurs l'intention de la loi Egalim qui appelle à mettre « 50% de produits durables ou sous signes d'origine et de qualité (dont les produits bio) dans la restauration collective publique à partir du 1er janvier 2022 ». Encore faut-il s'entendre sur les termes : « Y-a-t-il une définition du local dans la loi ? », demande Franck Rousset, le président de Manger bio Isère qui voudrait également savoir si les notions de bio et de local sont liées, et ce qu'elles recouvrent exactement. Le responsable s'inquiète en creux du développement des productions locales hors-sol ou en container, comme on le voit de plus en plus au cœur des villes. « Mon interrogation porte sur le lien au terroir dans la matière première, pointe-t-il. Si l'offre est plus alléchante avec des productions issues de fermes urbaines, ça risque de créer une forme de concurrence déloyale. »

Sur ce sujet précis, le député botte en touche. Il salue en revanche la démarche du MIN de Grenoble qui a « évolué pour mettre en valeur les producteurs du territoire », tout en soulignant, qu'en France, les zones de production et de consommation sont souvent dissociées : « Selon les régions, vous aurez tous les produits à disposition localement ou pas. Si c'est français, c'est déjà bien. Chez nous, dans la Creuse, il y a quatre vaches pour un habitant : heureusement que notre viande va trouver preneur à l'extérieur du département ! » Et de rappeler qu'un important marché s'est récemment ouvert à l'export, la Chine, « qui recherche de la qualité » et accepte « des prix corrects ». « Maintenant, il faut que ça démarre ! », conclut le député.

Marianne Boilève
Chanas / Les professionnels de la filière fruits et légumes ont rencontré les députés Limon et Moreau le 16 mai pour faire le point sur les difficultés du secteur et les conséquences de la loi Egalim.

Les producteurs de fruits mi-figue mi-raisin

Frisquette, la visite dans les entrepôts frigorifiques de Gélifruit. Comme les relations des producteurs avec l'enseigne Carrefour : un cas d'école de promo sur la fraise faisant plonger toute une filière. Pierre Vallet, producteur de fruits et président des Fruitiers dauphinois, l'a raconté en détail à Monique Limon et Jean-Baptiste Moreau, députés respectivement responsable de l'écriture et rapporteur de la loi Egalim, lors de la rencontre avec les professionnels de la filière le 16 mai à Chanas.
Venus sur le terrain pour prendre connaissance des « problématiques de la filière » et voir « si la loi aide ou si ça coince », les deux élus n'ont pu que constater une nouvelle fois combien la grande distribution peut se montrer « inventive quand il s'agit de contourner la loi ». Très remontés, les producteurs ont expliqué aux élus que la loi qui incite à la contractualisation n'y avait pas changé grand chose. « La contractualisation, on y travaille depuis longtemps, indique Serge Figuet, président de l'OP Alpes Coccinelle. Mais le marché tire vers le bas, avec la concurrence de la Belgique, de la Hollande ou même des Hauts-de-France ! Regardez la fraise : le marché était porteur avant-hier. Il a suffi qu'un commercial de chez Carrefour à Paris décide de mettre la fraise à 1,99 euro. Ça a duré deux jours, mais ça a permis de faire baisser le marché de 50 centimes ! »
Montée en gamme
Conscient de la difficulté, le rapporteur de la loi précise qu'une commission d'enquête vient d'être mise en place pour évaluer les conséquences - et les manques - de la loi Egalim dans les relations entre la grande distribution et ses fournisseurs. Il invite les producteurs à jouer la carte de la montée en gamme pour éviter de se retrouver en concurrence frontale avec les productions standards des autres pays européens. « Il faut aller sur le grand export, préconise Jean-Baptiste Moreau. Mais si on ne démarque pas, notre modèle d'agriculture familial est mort. Si on veut le conserver, il faut faire du produit à haute valeur ajoutée et viser des marchés qualitatifs. »
Certains producteurs se sont lancés depuis longtemps, mais le résultat n'est pas forcément probant : « Nous avons investi des dizaines de milliers d'euros dans les vergers, explique Serge Figuet, producteur à Ville-sous-Anjou. On s'est mis au bio. On fait du haut de gamme. Mais on sait qu'à terme, on va avoir le bio au même prix que le conventionnel. On s'est organisé, on a anticipé, mais c'est compliqué quand même. » Idem avec la restauration collective : « Nous faisons du label Rouge et sommes consultés par les cuisines centrales, témoigne Jérôme Jury du Val qui rit. Mais à chaque fois, nous sommes court-circuités par des pommes à 50 centimes qui viennent de Pologne. C'est aberrant. » Les députés font profil bas : « Il faut qu'on avance là-dessus au niveau européen », convient Jean-Baptiste Moreau.
Le député de la Creuse en profite pour pointer aussi les attentes contradictoires des consommateurs. « On ne peut pas avoir à la fois des exigences au niveau de la qualité et consacrer de moins en moins d'argent à son budget alimentaire, dénonce-t-il. Il faut être pédagogue : bien se nourrir a un coût, mais mal se nourrir, ça a aussi un coût, même si ce ne sont pas les mêmes caisses qui paient. Là-dessus, la grande distribution ne nous aide pas, en proposant la bio moins cher. On ne peut pas renforcer le cahier des charges pour le même prix ! » C'est ce qu'expliquent les producteurs à longueur de journée. Mais qui les écoute ?
MB