Entre-Terres, l'art et la matière
Elle a longtemps différé avant d'accepter d'exposer son travail à la Grange dîmière. Investir un lieu aussi symbolique et chargé d'histoire ne s'improvise pas. « Les vieux murs de la Grange, si paisibles aujourd'hui, gardent en eux la trace d'une vie laborieuse et âpre, témoins d'un autre temps », confie Brigitte Long. L'artiste iséroise, sculpteur céramiste, a beaucoup réfléchi et s'est patiemment documenté avant de se mettre au travail. Il lui fallait trouver la juste mesure, le ton légitime, le geste approprié. La démarche devait entrer en écho avec la mémoire de ces paysans qui, des siècles durant, ont payé leur dîme aux moines chartreux de la Sylve Bénite. Car les produits de la dîme, impôt catholique prélevé sur les fruits du travail de la terre, était stockés là, dans cette « courrerie », dépendance de la « troisième fille » de l'ordre des chartreux, devenue lieu d'exposition d'art contemporain.
Simple et silencieux
A l'époque, la grange était un « lieu vivant et laborieux, plein d'allées et venues, de bruits », un « espace de rencontre et d'échange ». Brigitte Long a écouté cette vie laborieuse et s'en est inspirée pour construire son propos. L'artiste façonne la terre. Pas la même que celle que travaillent les paysans, mais le lien est malgré tout puissant. La matière s'impose comme un trait d'union, un Entre-Terres entre deux mondes, entre deux époques. Elle s'est engagée dans « un travail de terre, minéral, simple et silencieux », grâce auquel elle « raconte le temps qui use et construit ». Elle joue avec les éléments – la terre, la porcelaine, le métal, le végétal –, peint avec les oxydes, modèle, transforme, assemble, grave et griffe jusqu'à faire œuvre céramique. Ses sculptures, abstraites, sont engobées, parfois émaillées, le plus souvent cuites avec la technique du raku (1), ce qui permet « des brutalités et des douceurs dans le travail de la matière et de la couleur ».
Installé sous le faîtage de la Grange Dîmière, ce travail touche par sa manière subtile d'entrer en résonnance avec un lieu au passé si chargé. On dirait qu'il le dévoile, tout en douceur, sans le moindre pathos. Autour d'une installation sur le thème de la rencontre et du rassemblement, Brigitte Long dispose un ensemble de pièces dont certaines, en équilibre, « balances entre transparence et opacité, mobilité et légèreté », évoquent en filigrane, à qui sait se laisser porter par son imagination, la pesée des grains par les moines courriers chargés de percevoir la dîme. Aujourd'hui ces œuvre, mises en valeur par un savant éclairage, détiennent un étrange pouvoir de fascination et nous invitent à entrer dans une nouvelle dimension, celle de la rêverie.
Marianne Boilève
(1) Technique de cuisson d'origine japonaise. Pour fabriquer un objet en raku, il faut d'abord le façonner avec une argile capable de résister aux chocs thermiques et le faire sécher lentement avant de le cuire et de l'émailler.
Brigitte Long – Entre-Terres, exposition à la Grange Dîmière du Pin jusqu'au 3 juillet. Ouvert les samedis et dimanches de 14h à 18h. Entrée gratuite.