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Stratégie

Exploitation agricole : comment rester maître du jeu ?

Quelles que soient les performances économiques des exploitations, la crise esquinte tout le monde. Mais certains choix stratégiques permettent de "faire le dos rond en attendant que les cours remontent" et que la vie redevienne "normale".
Exploitation agricole : comment rester maître du jeu ?

« Cherchez pas : en ce moment, vous ne trouverez personne qui vous dira que tout va bien... » Quand on leur demande si eux - ou un collègue de leur entourage - parviennent à équilibrer vie professionnelle et vie personnelle, rares sont les agriculteurs qui prétendent mener « une vie normale ». La question leur paraît même incongrue : comment peut-on la poser en période de crise ? Pourtant, quand on creuse un peu, nombre d'exploitants reconnaissent qu'ils n'aspirent qu'à cela. Parce que tout autant qu'un métier, être agriculteur, c'est un mode de vie. Parfois magnifique, parfois pénible, presque toujours contraignant. Et c'est justement dans la perspective d'alléger ces contraintes et de rendre le quotidien plus « vivable » que certains agriculteurs, notamment les plus jeunes d'entre eux, tentent de s'organiser pour « sortir de la ferme et vivre autre chose ».

Casser la course à l'agrandissement

« Moi, à 7 heures et demi, j'ai envie de m'en aller ». Diplôme de l'Isara en poche, Olivier Giroud a bourlingué quelques temps avant de rejoindre l'exploitation familiale, le Gaec de la Mûre à Biol. Le travail, il adore ça. Mais il n'a pas forcément envie d'adopter le rythme de son père et de son oncle. Et le père comprend parfaitement : « Nous avons toujours encouragé nos enfants à voir autre chose, à s'ouvrir aux autres, confie Yves Giroud. Olivier veut s'installer avec nous, mais il a son idée. Nous en avons beaucoup discuté. Maintenant que nous sommes dans un marché mondialisé, il faut peut-être renoncer à certaines logiques... Mon frère et moi sommes partis de peu et avons toujours beaucoup investi. Aujourd'hui, nous avons un troupeau de 72 laitières avec un quota de 700 000 litres de lait que nous valorisons en saint-marcellin auprès de l'Etoile du Vercors. Mais aujourd'hui est-ce toujours la bonne solution ? On a mis le paquet sur la qualité, mais ce n'est pas payé en retour. Olivier voudrait casser cette course à l'agrandissement, à l'investissement pour éviter de se retrouver complètement lié économiquement. » D'ailleurs quand Yves Giroud et son frère ont commencé à parler robotisation de la traite, Olivier a sorti sa calculette. Son étude économique est sans appel : « On n'ira pas au robot. » Non que la banque risque de refuser le crédit, au contraire. Mais le jeune homme veut rester maître du jeu. Passionné comme son père et son oncle, il veut que la ferme continue de vivre, mais peut-être à un autre rythme. Il a donc proposé de diversifier l'exploitation, de développer la vente directe et même d'installer des ruches pour « montrer qu'on utilise pas des pesticides et qu'on ne détruit pas tout autour de nous ».
Cet exemple n'est pas isolé. Nombreux sont les agriculteurs qui cherchent des solutions pour éviter que la vie professionnelle ne prenne le pas sur la vie personnelle. Ils évoquent des raisons d'équilibre, mais aussi l'envie de « vivre comme les autres ». Pas facile. Surtout quand on a grandi dans l'ombre de parents qui ont tout « sacrifié » à la vie de la ferme. « Moi, je ne veux pas trimer comme mon père », lâche un étudiant en BTS Acse lors d'une journée sur l'agriculture de groupe dans un lycée agricole. Il se dit prêt à « bosser », mais ne veut pas « faire que ça ».

La clé de l'autonomie

« Il n'y a pas de recette miracle », disent les agriculteurs qui parviennent à atteindre ce précieux équilibre. Et « rien ne se fait tout seul », il faut commencer par mettre en place une organisation et une stratégie économiquement viables. De ce point de vue, pour beaucoup, l'autonomie est la clé. Encore faut-il faire les bons choix au bon moment. « Nous travaillons beaucoup en anticipation, poursuit l'éleveur de Biol. Nous passons pas mal de temps sur la comptabilité : ça permet de voir l'évolution des chiffres. Malheureusement, en ce moment, avec les prix qui chutent, nous ne sommes plus payés au prix de notre travail... »
Même constat chez Emmanuel Drevet, un jeune éleveur de Montalieu réputé s'en tirer plutôt bien économiquement. « On est un peu sur les nerfs, cette année, dit-il. Comme c'est dur, il faut taper dans les réserves, on fait moins appel à la main-d'œuvre extérieure et on fait le travail soi-même pour réduire les coûts... » Lors de son installation en 2008, il a choisi de se lancer dans des productions très techniques, mais rémunératrices. Eleveur charolais et producteur de maïs semence, il a tout mis en œuvre pour que son exploitation soit rentable et qu'il puisse « vivre normalement ». Jusqu'à ce que le vent tourne, la vie était belle. Il travaillait beaucoup, certes, mais avait trouvé le moyen de dégager du temps pour les loisirs, faire du sport et jouer avec ses enfants. Aujourd'hui, ses fondamentaux économiques lui permettent de tenir et de « faire le dos rond en attendant que les cours remontent ». Car pour lui, comme pour tous les agriculteurs reconnus pour leurs bonnes performances économiques, il n'y a pas de secret : pour s'en sortir, « il faut produire, être bon et maîtriser ses charges ». Et ce passionné de génétique d'expliquer que cela implique de la formation, beaucoup de technicité et une grande rigueur au quotidien. « Je préfère investir dans les animaux et la génétique plutôt que dans un tracteur dernier cri, dit-il. Car, dans cinq ans, le tracteur ne vaudra plus grand-chose, alors que le troupeau, lui, aura pris de la valeur. » En témoigne ce prix du public remporté par Braise il y a quelques jours à la foire de Beaucroissant.

Marianne Boilève

La cueillette, une histoire de famille

Sandrine Patras est maraîchère à La Frette. Son exploitation tourne bien, mais sans l'aide de son père - salarié retraité - les choses seraient bien plus compliquées.
« Pour le moment, je peux dire que je mène la vie que j'ai envie de mener, mais je me suis battue pour… » A la tête de la Cueillette frettoise, Sandrine Patras a pris la suite de son père il y a quelques années. L'affaire tourne bien (55 hectares, répartis entre céréales, maraîchage et petits fruits), mais la jeune femme, mariée et mère de trois enfants, reconnaît sans détour que son père y est pour beaucoup. Si la question de la main-d'œuvre a depuis longtemps été résolue en proposant aux gens de venir ramasser eux-mêmes leurs légumes, reste une charge de travail énorme à partager entre les cultures, les traitements et la gestion des clients (pas moins de 300 voitures chaque jour à la belle saison). « Mes parents ne voulaient pas que je prenne leur suite, parce qu'ils savaient que, toute seule, je ne pourrais pas y arriver, raconte Sandrine. De fait, c'est vrai que mon père m'aide beaucoup. Il commence souvent à 5 heures du matin et s'arrête tard le soir pour que je puisse m'occuper de mes enfants. Le jour où il arrêtera, il faudra que je m'organise autrement. » La maraîchère a déjà commencé à réduire la voilure en arrêtant les fraises. Mais à terme, il faudra qu'elle fasse un choix. Renoncer au maraîchage pour ne conserver que les céréales et trouver un emploi à côté ? Peut-être. Mais il lui faudra alors délaisser ce qui fait le sel de son quotidien : le contact avec les clients. « La cueillette est un lieu d'échange, surtout au moment des haricots, parce qu'il y a des bancs, apprécie Sandrine. Les gens discutent entre eux et me posent des questions. Je peux leur expliquer comment je travaille, leur donner des "trucs" de maraîchère et déconstuire de nombreux préjugés. » Tout le monde y gagne…
MB

 

 

 

Femmes de fermes

L’amour, les enfants, les vaches, la lessive, les comptes: si les femmes qui vivent aujourd’hui à la ferme en ont fait le choix, leur vie demeure un combat. Pour ses 30 ans, l'Adabel propose, dans le cadre de Belledonne et Veillées, Femmes de fermes un spectacle qui met en scène confessions, anecdotes et scènes de la vie de tous les jours pour dresser le portrait d’un monde en mutation, dévoilant ce que le quotidien des femmes a d’héroïque, à la campagne comme à la ville. La représentation sera suivie d'un temps d'échange sur le thème « Etre agriculteur ou agricultrice au quotidien ».
L'Adabel fête ses 30 ans le 26 septembre à 19 h, salle du Grand Rocher à Theys.
Participation : 8 euros. Réservation fortement conseillée au 06 01 02 62 97

 

Neuf agriculteurs heureux au sein d'un Gaec : utopie ou modèle d'organisation sociétaire ?
A retrouver sur terredauphinoise.fr