Accès au contenu
Grandes cultures

Ferme des Prairies : de l'intensif au biologique

Dans le sud Grésivaudan, Nicolas Blachot a renoncé à une carrière de chercheur pour convertir l'exploitation de son père à la bio. Un changement radical de pratique qui concilie rendements, rentabilité économique et plaisir agronomique.
Ferme des Prairies : de l'intensif au biologique

C'est l'histoire d'une double conversion réussie. Fils d'agriculteur, Nicolas Blachot a d'abord tourné le dos à la terre pour devenir chercheur en génétique. Installée à Vourey, dans la plaine du Sud Grésivaudan, sur des sols profonds limono-argileux, l'exploitation paternelle fonctionnait pourtant bien, combinant maïs et bovins viande. « A l'époque, j'aidais un peu mon père, mais je n'étais pas parti pour être paysan. Je ne pouvais utiliser le pulvé : ça me travaillait le bide. » Comme beaucoup de jeunes, Nicolas prend la tangente et intègre un labo de recherche grenoblois. La démarche lui plaît, pas les manipulations génétiques sur les souris, dont il pressent les « évolutions négatives ». A l'aube l'an 2000, le voilà qui reprend le chemin de la ferme des Prairies, mais pas dans l'idée de faire tout à fait comme papa. Nicolas veut « tout changer ». Il caresse un projet qui « fait causer dans les chaumières » : passer de la monoculture de maïs à une rotation plus diversifiée, avec introduction de prairies temporaires et de céréales à paille. Autrement dit, une révolution.

Faire revivre le sol

Le premier objectif du jeune installé est de régénérer des sols inertes qui, après des années de monoculture intensive de maïs, sont épuisés. Dès son arrivée, Nicolas entame une démarche de conversion des cultures en bio. Deux ans plus tard, c'est au tour du troupeau de se convertir à l'AB. Rien n'est gagné pour autant. « Les premières années, j'avais des sols qui ne fonctionnaient pas, se souvient-il. Il n'y avait plus grand chose de vivant dedans. Dans ce cas, faut pas s'affoler : faire revivre le sol, ça prend au moins 10 ans ». C'est en tout cas ce qu'a constaté Nicolas sur sa ferme. Peu à peu, grâce au changement de pratiques agronomiques, la terre a retrouvé une vraie activité biologique. Sa structure a évolué, lentement mais sûrement. De simple « substrat à maïs et pompe à engrais chimiques », le sol a repris vie, son taux de matière organique s'est restauré.
Bien conseillé, Nicolas introduit une rotation sur neuf ans (maïs – soja – blé – engrais verts – maïs – soja), intercalant parfois des prairies temporaires à base de luzerne qui restent en place deux ou trois ans avant la succession des cultures. Il tient cette rotation jusqu'à ce qu'il renonce à l'atelier de vaches allaitantes en 2009, souhaitant désormais se consacrer aux grandes cultures... et à ses enfants. Chercheur dans l'âme, Nicolas multiplie les essais au gré de la conjoncture économique : « A ce moment là, les céréales secondaires étaient très bien payées, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui », précise-t-il.

La rotation, clé de voûte du système

Elément-clé pour améliorer la fertilité des sols, la rotation des cultures présente de nombreux atouts en agriculture bio. C'est même la clé de voûte du système, puisqu'elle permet de casser le cycle biologique des adventices et de protéger les cultures contre les maladies et les ravageurs. « Pour les grandes cultures, notre cahier des charges nous interdit tout produit chimique de synthèse, explique Nicolas Blachot. Nous n'avons quasiment aucune roue de secours en fongicide, herbicide ou insecticide. Il faut donc tout faire pour ne pas avoir d'attaque. D'où l'importance de l'anticipation... et de la rotation. » Celle-ci permet en effet de lutter contre l'enherbement, les adventices et les maladies. Sans compter que le soja enrichit le sol en azote, un atout précieux pour la culture suivante. « Ma rotation actuelle est purement céréalière. Je fais un peu de prairie quand je vois que le sol décroche : ça se sent au niveau des rendement ou si la parcelle se salit trop. » A sa rotation de base, Nicolas adjoint des rotations de type tournesol-blé ou triticale-engrais verts, ces derniers compensant en partie la perte de ressource en matières organiques animales due à l'arrêt de l'élevage (1). En complément, il apporte des engrais organiques du commerce sur les blés et les maïs (de l'ordre de 70 unités d'azote organique par hectare).
Maîtrisant bien la technique, l'agriculteur a atteint son rythme de croisière voilà quelques années et qualifie ses niveaux de rendements « très corrects » (75 à 80 q/ha pour le maïs grain, 40 à 50 q/ha pour le blé, 30 à 40 pour le soja...). Quant aux sols, ils ont retrouvé une activité biologique et une fertilité tout à fait satisfaisantes. Pour éviter de trop en bouleverser le fonctionnement, le travail est limité à un labour tous les six ans, histoire de bien gérer les adventices et de ne pas toujours travailler le sol sur le même horizon.
Résultat : après 15 ans de conduite « bio », le « rebelle » prouve qu'on peut renoncer aux intrants chimiques et obtenir malgré tout de bons résultats : la ferme des Prairies est « très viable économiquement » (28 000 euros de résultat d'exploitation, pour 67 hectares de SAU et une UTH de main-d'œuvre). Mais à l'écouter parler de sa pratique, on comprend que le vrai bonheur est ailleurs. Il est dans « le défi technique passionnant » que représente la bio pour cet agri-chercheur, heureux de se retrouver dans un laboratoire en plein air.

(1) Nicolas Blachot prend cependant des bovins viande en pension hivernale.

Marianne Boilève

Plus sur la gestion des adventices et la fertilisation en bio sur terredauphinoise.fr