L'Isère, terre de contributions
L'heure est à l'intelligence collective. L'idée n'est pas neuve, mais elle est largement mise à profit par les Etats généraux de l'alimentation depuis juillet. A Paris et en région, ateliers, débats et auditions se succèdent, relayés sur une plateforme collaborative (egalimentation.gouv.fr) qui s'enrichit chaque jour de nouvelles contributions. Près de 9 000 à ce jour, sur des sujets aussi fondamentaux que la rémunération équitable des producteurs, l'intégration des coûts de production dans le calcul des prix, l'information des consommateurs ou l’accès du plus grand nombre à une alimentation suffisante et saine. De Rouen à Pontivy en passant par Mamoudzou (Mayotte), La Tour-du-Pin, Dunkerque, Toulouse et Viriville, l'exercice démocratique séduit producteurs, consommateurs, acteurs économiques, représentants syndicaux et associatifs, qui se retrouvent pour construire - ensemble - des réponses aux quatre questions posées dans le cadre de la consultation nationale : comment permettre aux agriculteurs de « vivre dignement de leur travail » ; comment relancer la création de valeur et en assurer l'équitable répartition ; comment accompagner la transformation des modèles de production pour mieux répondre aux attentes des consommateurs et comment « promouvoir des choix de consommation privilégiant une alimentation saine, sûre et durable ».
Démarche participative
Début septembre, les agriculteurs de l'Isère, via la FDSEA et les JA, ont lancé une vaste enquête en ligne pour recueillir l'avis des consommateurs sur leurs attentes, leurs habitudes, la rémunération des agriculteurs, les circuits de distribution ou l'impact de l'agriculture sur l'environnement (plus d'un millier de réponses en début de semaine…). En parallèle, trois ateliers participatifs ont été organisés les 14, 18 et 19 septembre, réussissant les acteurs de l'alimentation, qu'ils soient producteurs, transformateurs, distributeurs, élus ou consommateurs. Objectif : « Identifier des propositions fortes et partagées » qui seront relayées le 22 septembre auprès des députés du département et mises en ligne dans la foulée. Prix, modes et coûts de production, soutien aux filières, pôle agro-alimentaire, lien producteurs-consommateurs via l'éducation, la pédagogie (sur les étiquettes par exemple) et la communication : une dizaine de propositions ont émergé de ces échanges, la plupart issues de pratiques éprouvées ou en cours de structuration.
La réflexion a démarré à La Tour-du-Pin jeudi dernier. Autour de la table, une douzaine de personnes venues échanger et proposer des pistes pour « adapter la production aux attentes des marchés et des transformateurs ». Après un rapide rappel du contexte, les participants réagissent et complètent le diagnostic qui leur est présenté, notamment concernant les changements de mode de vie et l'ère numérique. « On évoque le e-commerce, mais dans l'alimentaire, ça ne fonctionne pas comme pour les biens de consommation courants, fait remarquer Nathalie Garçon, récemment recrutée par le Département pour structurer le futur Pôle agroalimentaire de l'Isère. Le gros problème, c'est la logistique aujourd'hui. Expédier un simple paquet de biscuits ou une tablette de chocolat, ça coûte trop cher. Il y a eu des projets de recherche sur le poisson frais, mais ça n'a pas marché. Il faut trouver autre chose. »
L'éducation comme levier
A un participant qui parle du système « click and collect » proposé par certaines enseignes ou même des groupements de producteurs comme La Ruche qui dit oui, d'autres répondent box de distribution, drive ou Amap. Il est également question de l'évolution des modes de vie, du nomadisme ou de l'intérêt des portions individualisées pour certaines clientèles (célibataires, séniors, ceux qui n'ont pas le temps de cuisiner...) ou éviter le gaspillage. Les points de vue se croisent, les échangent se nouent. « Faut-il aller dans le sens des attentes des consommateurs ou faire évoluer la demande par la formation et l'éducation ? » C'est la vraie question. Tous s'accordent à dire que « l'éducation est un levier ». Mais qui doit l'actionner ? L'Education nationale, les pouvoirs publics, les collectivités territoriales, les producteurs ou les consommateurs eux-mêmes ? Jacqueline Rebuffet, productrice en Belledonne, en profite pour souligner un manque de communication de la part des agriculteurs. « Les pratiques ont beaucoup évolué, mais les gens ne le savent pas, confirme Thomas Béhal, animateur de TerraVal'd. Ils ne voient que les labels et les étiquettes. Il n'existe pas de cahier des charges pour l'agriculture raisonnée. »
Sur ce point, Jérôme Crozat, syndicaliste et producteur laitier, reste prudent : « Le cahier des charges, on peut le contruire, mais il faut qu'il y ait une contre-partie. On peut faire mieux, mais derrière, il faut une contractualisation ! » Alexis Basset, éleveur à Villemoirieu, refuse quant à lui que les consommateurs dictent aux paysans leur façon de faire. Joël Lizier, du Crédit agricole, en convient, mais il prévient : « Je pense que là où l'agriculture se trompe, c'est quand elle cherche à vendre ce qu'elle veut vendre et non pas ce que le consommateur veut acheter. » Encore faut-il que le consommateur ait conscience de ce que produit son territoire, et ne réclame pas des noix de coco iséroises ou des fraises en hiver...
Marianne Boilève