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Alimentation

Les aventuriers du manger perdu

Le Parc de Chartreuse et l'AAC ont lancé un vaste projet de recherche sur le territoire pour recenser les variétés locales cultivées par les anciens et les remettre en production.
Les aventuriers du manger perdu

Ailleurs, on recense les variétés locales. Ici, on les recherche pour les remettre en production. La démarche est inédite, surtout à l’échelle d’un parc naturel. Démarrée l’an dernier, l’aventure a pris corps en février avec les premières réunions publiques destinées à collecter des informations autour des variétés anciennes. Habitants du massif, agriculteurs, maraîchers, pépiniéristes, élus, près de 90 personnes ont accepté de partager leurs connaissances sur les variétés locales et les savoir-faire qui leur sont associés. Haricot cerise, courge blanche du Dauphiné, maïs Crolles, poire louve, pomme « groin de veau », prune fourote ou « cul de poulet », melon de la Murette : les premières collectes annoncent une moisson prometteuse.

Se réapproprier la nourriture

Portée par le Parc naturel de Chartreuse et l’AAC, le projet est à la fois agronomique, économique et politique. Pour faire simple, il s’agit de reconstituer le patrimoine végétal local, cultivé aujourd’hui ou dans le passé, d’identifier les caractéristiques de chaque plante et de sélectionner les variétés qui pourraient faire l’objet d’une exploitation de façon à satisfaire les attentes des consommateurs (choix, qualités organoleptique, nutritive…) et celles des producteurs (conduite agronomique, productivité, conservation, adaptation à l’altitude, au climat…). « Nous cherchons à nous réapproprier la nourriture qui nous a échappé depuis 50 ans, explique Brigitte Bienassis, maire de Saint-Pierre d’Entremont et vice-présidente du parc. Avec ce travail, nous nous rapprochons de ce que faisaient nos anciens qui, tous, cultivaient des légumes. Mais nous nous projetons aussi dans l’avenir en faisant émerger de nouvelles ressources. Nous sommes tout à fait dans les orientations d’un parc naturel qui doit agir pour que le territoire soit vivant et le reste. »

Pour mener à bien cette mission, le parc de Chartreuse et l’AAC ont fait appel à un binôme d’ethnobotanistes chargés de rechercher, sur le terrain comme dans les archives, tous les trésors connus et méconnus de Chartreuse. Depuis le mois de mars, fruits, légumes, céréales, plantes fourragères et fleurs autrefois cultivés (et parfois encore) font l’objet d’enquêtes minutieuses. Isabelle Cavallo, de l’association Jardins du monde Montagne, arpente potagers et vergers de Chartreuse, interrogeant la mémoire vivante des amateurs et des professionnels. Variétés, histoire, pratiques agronomiques liées à la culture de chaque plante : tout est scrupuleusement répertorié. En parallèle, Stéphane Crozat, du Centre de ressources de botanique appliquée, réalise un important travail documentaire dans les bibliothèques, les inventaires et les archives des muséums et autres conservatoires.

Mémoire collective

Les premiers résultats de cette double enquête sont encourageants. Photos et cartes postales à l’appui, les habitants du massif confirment que les cultures, très souvent disparues, étaient largement répandues. Jusque dans les années 60, on faisait de l’avoine, du « mottet rouge », variété de blé originaire de l’Isère, et de la pomme de terre de plein champ… qui se retrouve aujourd’hui cantonnée dans les potagers. Certains citent même les variétés : l’abondance de Metz, l’early rose, la bosche… La mémoire collective évoque aussi les arbres fruitiers. Et si le verger conservatoire de Quaix abrite des dizaines de pommiers et de poiriers anciens aux noms enchanteurs (louve, pomme-fer, rose de Forence…), nombreux sont les vergers anonymes qui sauvegardent des merveilles sans le savoir.

Le travail des deux chercheurs ne se cantonne pas aux variétés anciennes. « Nous considérons comme locales des variétés qui peuvent avoir été introduites récemment, mais qui se sont adaptées aux conditions pédoclimatiques, indique Stéphane Crozat. Sur le plan agronomique, on estime qu’une variété s’acclimate à partir de la troisième année. Un blé sera immense la première année. Il versera la seconde. Mais dès la troisième, il commencera à s’adapter grâce aux informations enregistrées par la plante au cours des années précédentes. » C’est comme cela que le haricot de Calabre, après un détour par la Lorraine, a pris racine en Chartreuse. Et pourrait bien un jour se retrouver sur les étals des marchés, aux côtés de la gloire du Dauphiné ou de la poire de Pécuron. Car l’ambition du projet est bien de remettre en production ces variétés natives, avec l’appui des professionnels et des amateurs. Agriculteurs, maraîchers et producteurs de plants se sont dits prêts faire l’essai. Cette phase opérationnelle doit démarrer à l’automne.

Marianne Boilève

A-t-on le droit de cultiver des variétés anciennes ?

Pomme Fer, Mottet rouge ou Barbot du Forez, les variétés locales sont issues de patientes sélections effectuées par des générations d'agriculteurs. Le problème, c'est que certaines d'entre elles ne sont pas répertoriées au catalogue officiel des espèces et variétés végétales autorisées à la vente. On peut les cultiver, mais on ne peut pas faire commerce ni échange des graines. Or, au cours de leur enquête en Chartreuse, les deux ethnobotanistes ont retrouvé certaines variétés anciennes qui, par définition, ne sont pas inscrites au catalogue. Pourra-t-on quand même les mettre en production ? Pour Stéphane Crozat, responsable scientifique du Centre de ressources de botanique appliquée, la partie n'est pas gagnée. Mais le chercheur table sur l'évolution de la législation (et notamment sur les pistes offertes par le projet de loi sur la reconquête biodiversité) pour faire bouger les lignes. La Gloire du Dauphiné va-t-elle un jour sortir de la clandestinité ?
MB

 

 

Des trésors patrimoniaux sur tout le territoire

La Chartreuse n’est pas la seule à s’intéresser à son patrimoine végétal. En Isère, il existe pas mal d’initiatives en ce sens, dont le mérite revient souvent à des associations de passionnés. A Estrablin, le verger conservatoire de Gémens, géré par les Croqueurs de pommes des Balmes dauphinoises (1) dorlote ses reinettes de Saint-Savin et ses pommes Fer (créées dans la Combe de Vaux à Eyzin-Pinet, mais autrefois très cultivée en Chartreuse et en Savoie grâce à sa floraison tardive). Au Mottier, l’association Si l’on sème collectionne les légumes anciens dans le jardin conservatoire de la ferme du Regardin. Plus au sud, au pied du Vercors, « Les fruits retrouvés » ont reçu le soutien de la communauté de communes de la Bourne à l’Isère pour aménager le verger du couvent des Carmes, où sont cultivées des dizaines de variétés fruitières du Sud-Grésivaudan (pommes, poires, prunes, cerises et vignes). Non moins ambitieuse, l’association « Vignes et vignerons du Trièves » travaille en relation étroite avec le Centre d’ampélographie alpine-Pierre Galet (2). Son objectif : préserver les zones viticoles existantes et en créer de nouvelles pour replanter les cépages patrimoniaux du Trièves, souvent oubliés, comme l’onchette.
Si ces démarches fleurissent un peu partout sur le territoire, c’est parce qu’elles correspondent à un besoin. Le sauvetage des variétés anciennes est une préoccupation que l’on retrouve chez de nombreux professionnels, soucieux de préserver les ressources génétiques d’un patrimoine végétal parfaitement adapté aux conditions pédo-climatiques locales. Certaines de ces démarches sont d’ailleurs soutenues par Divagri, une association née de la volonté politique de l'ancienne majorité régionale qui souhaitait « maintenir et valoriser la diversité végétale de son territoire ». Depuis, la Région a viré de bord et ne semble pas faire une priorité du sauvetage du patrimoine végétal et animal local. Pourtant, ce travail présente un réel intérêt, surtout pour l'économie montagnarde. « L’agriculture des années 70 ne voyait pas l’intérêt pas l’intérêt de faire pousser des abricots à Villard de Lans, mais les temps ont changé, explique Guy Durand, le président de Divagri. Aujourd’hui, il y a un véritable intérêt à imaginer de cultiver d’anciennes variétés, surtout en montagne. Planter des vergers avec des variétés natives permettrait par exemple de valoriser des coteaux non mécanisables. De même, à l’heure où l’on parle de développer l’autonomie alimentaire des élevages, il ne serait pas idiot de rechercher de vieilles variétés de céréales adaptées au climat montagnard. Il ne faut pas vouloir revenir en arriève, mais voir comment, avec les moyens d'aujourd'hui, nous pouvons tirer parti du savoir des anciens. »
 
 MB
(1) L’association vous propose une initiation à la taille en vert samedi 25 juin (de 8h30 à 12 h) et ouvrira les portes du verger conservatoire le 2 octobre pour la 22e édition de « Pomme de pain ».
(2) Le Centre d’ampélographie alpine effectue un travail d’« archéologie viticole » pour retrouver le potentiel oublié des vieux cépages et le valoriser.