Les éleveurs de bovins allaitants en mode reconquête
ÉLEVAGE / Solides sur leur valeur, résolument combatifs malgré les crises économiques et sanitaires, les éleveurs français de bovins allaitants réunis durant deux jours à Clermont-Ferrand ont détaillé les ingrédients indispensables pour garantir un avenir à l'élevage.
Pas une région n'a omis de préciser, lors du congrès de la Fédération nationale bovine (FNB), qui se tenait les 4 et 5 février, à Clermont-Cournon (Puy-de-Dôme), l'espoir né de prix enfin rémunérateurs en 2025. Dans la plupart des catégories d'animaux, les tarifs ont, en effet, dépassé les indicateurs de coût de production. « Nous avons perdu 700 000 vaches allaitantes faute de rémunération suffisante. Nous avons des propositions pour que plus jamais ces prix ne descendent au-dessous des coûts de production », a rappelé Cédric Mandin, secrétaire général de la FNB. « Cela passe par la contractualisation, par la sécurisation de l'installation pour arrêter de perdre des vaches et implique le déploiement des mesures du plan élevage annoncées par le gouvernement en 2024, mais aussi de ne pas exposer notre modèle d'élevage aux quatre vents de la mondialisation en signant des accords de libre-échange avec le Mercosur », a détaillé Patrick Bénézit, président de la FNB.
Mercosur : « On a gagné une bataille »
Sur le Mercosur, le député européen, Jérémy Decerle, a estimé que « le vote du Parlement européen en faveur de la saisine de la Cour de justice européenne est avant tout une victoire des paysans. Ce vote est vécu comme une forme de tsunami par les instances européennes. Il n'y aura pas de vote au Parlement européen tant que la Cour n'aura pas donné son avis d'ici quinze à dix-huit mois ». Toutefois, le combat est loin d'être fini. « Nous avons remporté une bataille, mais pas encore la guerre », a résumé Patrick Bénézit.
DNC : agir en responsabilité
La dermatose nodulaire contagieuse (DNC) a également été au cœur des débats. « Oui, la décision de dépeuplement du cheptel dès lors qu'un cas avéré était décelé n'a pas été prise de gaîté de cœur », ont témoigné de concert Cédric Labouret, éleveur et président de la chambre d'agriculture Savoie Mont-Blanc, et Nicolas Lassalle, éleveur dans l'Aude, qui ont tous les deux vécu la crise en première ligne. Mais dès lors que le consensus scientifique préconisait ce type de protocole, que fallait-il faire ? « Agir en responsabilité, être aux côtés des éleveurs touchés et construire avec les autorités l'indemnisation, bâtir l'après et être pleinement mobilisés pour trouver des solutions pour l'export », a détaillé Patrick Bénézit. « Notre position n'était pas de soutenir tel ou tel gouvernement, tel ou tel fabricant de vaccins, mais bien de protéger le cheptel français à la lumière des préconisations des scientifiques », a complété Arnaud Rousseau, président de la FNSEA.
Indemnisations réservées
La ministre de l'Agriculture, elle-même, a reconnu combien l'ensemble de l'élevage français était redevable à « ces héros qui ont consenti à l'impensable ». Au passage, elle s'est défendue de ne pas avoir cédé aux appels à la vaccination préventive. « Perdre le statut indemne de la France signifie que la vie économique s'arrête. Je ne peux pas plonger les trois-quarts de l'élevage français dans la ruine », a-t-elle dit. Pour autant, Annie Genevard a annoncé que les 22 millions d'euros dédiés à l'indemnisation seraient réservés exclusivement aux éleveurs respectant l'obligation de vaccination1 dans les zones réglementées. Sur cette enveloppe, 8 millions sont fléchés vers les éleveurs touchés en Auvergne-Rhône-Alpes, insuffisants selon les professionnels, au regard des préjudices liés à la restriction des mouvements. Annie Genevard a par ailleurs confirmé l’exonération de prélèvements obligatoires, sociaux et fiscaux, sur le montant des indemnisations et l'élargissement de l'épargne de précaution aux aléas économiques. Concernant l'export, la France continue son travail de diplomatie sanitaire. « Dans le cadre de la DNC, le pays doit donner son accord pour autoriser l'export à partir des zones vaccinales. Notre dialogue avec la Commission européenne est permanent pour faire bouger les lignes », a expliqué Marie-Christine Le Gall, cheffe des services vétérinaires à la DGAL. C'est ainsi qu'un protocole d'export, certes contraignant, a été obtenu en décembre avec l'Italie et la Suisse et en janvier avec l'Espagne. Prochaine étape, selon Marie-Christine Le Gall : « Faire bouger ces protocoles, au fur et à mesure que la confiance se crée pour, in fine, réduire le délai entre la vaccination effective des animaux et leur possible exportation ».
Pac : envoyer un signal fort aux éleveurs
Concernant la politique agricole commune, « le premier combat à mener est d'abord celui du budget », a martelé, Fabrice Pannekoucke, président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, farouchement opposé à toutes velléités de régionalisation de cette politique. En matière d'élevage, le choix de la Commission européenne de construire une stratégie qui lui est dédiée, constitue une avancée, selon Yves Madre, économiste au sein du think tank libéral Farm Europe. « Pour redonner des perspectives à un secteur en souffrance. La stratégie élevage doit être l'outil de la cohérence européenne ». Brigitte Misonne, de la direction générale de l'agriculture à la Commission européenne, a détaillé les contours de cette stratégie : « L'élevage est un secteur qui polarise les points de vue. La Commission a souhaité aller au-delà, en mettant en place une série de réunions avec des groupes d'experts des ministères des vingt-sept États membres, des organisations professionnelles, les acteurs du secteur, des ONG. Globalement, la boîte à outils est bonne pour l’élevage grâce aux aides couplées, la gestion des risques, l'innovation, la transition numérique… Ce qu'on a changé, c'est l'architecture et le financement ». Mais en l'état, l'utilisation des outils reste un choix pour chaque État membre. « L'Europe sera-t-elle plus directive à l'avenir ? » a interrogé Dominique Fayel, éleveur dans l'Aveyron et président du groupe viande bovine du Copa-Cogeca. Réponse de Brigitte Misonne : « La stratégie pour l'élevage a pour ambition d'avoir des recommandations au niveau européen qui soient déclinées par États membres ». Autrement dit, moins de subsidiarité pour les États pour conforter la stratégie élevage qui peut s'apparenter à une opération de reconquête après une décapitalisation sans précédent. Unanimement, les éleveurs réclament des mesures fortes pour que « l'élevage se maintienne dans les zones où on ne peut pas faire autre chose, en montagne notamment, et remettre de l'élevage là où il a disparu ».
Normes, origines…
Si l'obtention du relèvement des seuils ICPE pour l'élevage bovin (voir par ailleurs), prévu par la loi Duplomb, est une première avancée, le gouvernement doit impérativement transformer l'essai, selon les éleveurs de bovins allaitants. Le sénateur de Haute-Loire, Laurent Duplomb, estime que le réveil agricole français est urgent : « Il y a vingt ans, l'Europe était déficitaire sur la balance agroalimentaire, elle est excédentaire aujourd'hui, c'est le territoire le plus excédentaire au monde. La France, il y a vingt ans, a connu au plus haut niveau un excédent de 12 milliards d'euros. À fin novembre 2025, on est descendu à - 515 millions d'euros. La France est devenue l'homme malade et le boulet de l'Europe. Il faut se relever. L'acte de production n'est pas une négation des sociétés, ni une offense à l'environnement ».
Sophie Chatenet