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Environnement

Les fermes phosphorent pour réduire les phytos

Les quatre réseaux des fermes Déphy implantés en Isère, ont fait le point sur l'avancée de leurs travaux pour la réduction de l'emploi de produits phytosanitaires.
Les fermes phosphorent pour réduire les phytos

« Nous avons besoin de communiquer, de faire savoir ce que nous faisons, de casser cette image d'agriculteur pollueur. Non, les systèmes mis en place ne sont pas systématiques et nous sommes tous conscients de l'effort que chacun doit faire pour préserver la planète ». Cette déclaration lancée par un agriculteur résume à elle seul l'état d'esprit de ceux qui ont rejoint les réseaux des fermes Déphy et qui font profiter le plus grand nombre de leurs réflexions.

Les fermes Déphy (1) sont issues des Plans écophyto I et II instaurés par le gouvernement depuis 2008 qui visent à la réduction de l'usage des produits phytosanitaires en agriculture. En Isère, le premier réseau a été mis en place par la chambre d'agriculture dans les Terres froides. Trois autres réseaux rassemblent plus particulièrement les exploitations iséroises depuis 2015 dans les filières grandes cultures et polyculture-élevage. Lors du comité de suivi qui s'est déroulé début janvier à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, les animateurs des réseaux ont souhaité communiquer auprès de leurs partenaires, mais aussi auprès d'un plus large public (association de défense de l'environnement, enseignement agricole etc.) sur l'avancée de leurs travaux et les solutions recherchées.

Allongement des rotations

« Il y a une dynamique de groupe, nous avançons », constate Sylvain Lemaître, technicien de la Maison Cholat, qui anime le groupe de l'Est Lyonnais/Nord-Isère. Constitué en 2016, il compte 14 exploitations dont une en bio et une en conversion, en grandes cultures et polyculture-élevage. Les systèmes de culture évoluent, la monoculture du maïs laisse la place à des rotations plus longues, à des systèmes maïs-soja-blé qui permettent de répondre à des problèmes de désherbage. « La spécificité du groupe est la recherche de filières pour des cultures économes en produits phytosanitaires comme le seigle, même si les débouchés sont limités. Le seigle présente l'avantage de ne pas attirer les limaces, ni les pucerons, ce qui préserve la plante de certaines maladies comme la jaunisse. Du coup, les IFT(2) sont plus bas que sur un blé », indique le technicien. Le réseau travaille en partenariat avec l'école Isara-Lyon et le Grand-Lyon sur la cohabitation, dans les zones urbanisées et dans les zones de captage, entre cultures et habitats.

Le réseau Bièvre, Nord-Isère, Haut-Grésivaudan de la chambre d'agriculture s'est aussi constitué en 2016. Très éclatées d'un point de vue territorial, les 10 exploitations, dont une en conversion bio, cultivent principalement du maïs et quelques unes ont aussi de la nuciculture. Chez elles, le soja marque son retour, aux côté du colza, du blé et de l'orge et un peu de tournesol. Certains producteurs partaient d'IFT très bas. « Nous sommes peut-être arrivés au bout d'un système en conventionnel, constate Christelle Chalaye, technicienne à la chambre d'agriculture de l'Isère. Mais le réseau Déphy, ce n'est pas seulement la baisse des IFT. » Le groupe a notamment souhaité travailler sur la communication du monde agricole en direction du grand public. « Les agriculteurs ont mis en place beaucoup de choses, mais ont toujours le sentiment d'être pris à parti », explique l'ingénieure réseau.

Aller plus loin

Il n'est pas étonnant non plus de trouver un réseau de fermes dans le Nord-Isère, piloté par l'Adabio, avec sept exploitations en bio et trois en agriculture conventionnelle en grandes cultures ou polyculture élevage. « Le but était d'aller plus loin, d'étudier toutes les pistes, expose Catherine Vénineaux, en charge du réseau. Nous travaillons beaucoup sur le désherbage mécanique, mais aussi sur la cohérence des systèmes. » Ce réseau, créé fin 2016, est à la recherche d'autres fermes en système conventionnel afin de partager les expériences.

Enfin, le groupe Déphy Terres froides a été pionnier en 2011 en rejoignant la première vague des fermes Déphy. Relancé en 2016, il compte encore six exploitations du réseau d'origine que sont venues rejoindre quatre autres fermes, dont une en agriculture biologique et la ferme du lycée agricole de La Côte-Saint-André. « De nombreuses exploitations sont situées sur des captages, dont quatre sont engagées dans des MAE », souligne Elisabeth Jacquet, qui anime le groupe. Les mesures agroenvironnementale sont ici utiles à l'ensemble du groupe qui bénéficie de l'expérience de ceux qui les ont mises en place, « avec un petit filet de sécurité qui permet de tester des choses ».

Sur plusieurs années

Toutes ces fermes partagent un objectif commun qui est l'évolution des rotations afin de réduire la pression des bioagresseurs ou le développement de méthodes alternatives aux traitements chimiques (biocontrôle, désherbage mécanique, association de cultures). La baisse des doses de produits phytosanitaires passe aussi par l'observation des parcelles, la mise en place d'outils d'aide à la décision qui permettent d'intervenir au bon moment en cas de maladie et l'optimisation des conditions de pulvérisation. Le ressenti commun de tous les agriculteurs est le besoin de communiquer sur leurs pratiques. Plus spécifiquement, les groupes sont à la recherche de nouvelles filières avec des cultures plus économes en produits phytosanitaires, qui pourraient se développer par le biais de la contractualisation. En polyculture-élevage, il est très fortement question d'autonomie alimentaire en développant dérobées, légumineuses ou méteil qui ont un impact positif sur la réduction des IFT.

Pour progresser, les membres des groupes bénéficient de suivi individuels et des rendez-vous collectifs réguliers : tour de plaine, démonstration de matériels, visite d'exploitations, formations. « Le collectif permet aux agriculteurs de s'entraider, d'avancer et de ne pas se démoraliser », indique Sylvain Lemaître. « Les changements dans les façons de travailler se mettent en place sur plusieurs années, confirme Elisabeth Jacquet. Il s'agit d'allongement de rotations, d'introduction de nouvelles cultures, du non labour, de couverts. cela ne marche pas toujours du premier coup. les premières années, il peut y avoir une croissance de l'IFT suivie d'une réduction ». Avec le recul de ce groupe, elle constate une évolution vers le désherbage mécanique, la diversification des cultures, la mise en place de méteil et de plantes compagnes ou de semis sous couvert. Autant de leviers qui réclament du temps dans leur mise en place et souvent méconnus du grand public.

Isabelle Doucet
Isabelle Doucet
Témoignage / Bruno Bon pilote une petite exploitation céréalière dans le Nord-Isère. 

Tester en limitant les risques

« Le réseau Déphy, c'est un raisonnement, une remise en question, d'un point de vue économique, mais aussi une réflexion sur l'aspect écologique du métier, sur les problèmes sociétaux et un gros besoin de communication », avance Bruno Bon, qui cultive des céréales à Anthon, commune dont il est maire. En rejoignant le réseau Cholat, il a été « attiré par une démarche volontaire et non pas obligatoire ». Il y voit plusieurs avantages : « Nous pouvons tester des choses, mais il y a toujours une porte de sortie, car aujourd'hui, nous n'avons pas les moyens de prendre des risques. Et puis, il y a l'aspect collectif, l'échange d'expériences et de pratiques. C'est un moyen de se rassurer.  » Il souligne le côté positif de la dynamique de groupe : « des choses ont évolué. On fait des tentatives qu'on n'aurait pas faites tout seul dans notre coin. Comme par exemple faire une impasse sur un produit. Mais si d'autres le font, c'est rassurant. » Dans la rotation, où le maïs dominait, le blé prend de plus en plus de place. « J'ai essayé, en 2018, un blé derrière un maïs-soja sans désherber. C'est en échangeant que l'on se conforte dans nos positions. » D'autant que le secteur subit la pression de l'ambroisie qui réclame une lutte permanente. Ce qui pose la question du coût des méthodes alternatives, qu'elles soient mécaniques ou de biocontrôle comme le lâcher de trychogramme par drones pour lutter contre la pyrale du maïs. L'agriculteur fait évoluer ses pratiques tout en gardant un œil sur les indicateurs économiques. C'est pourquoi il fait valoir les contrats de filières mis en place avec les collecteurs comme un moyen de sécuriser les cultures en garantissant les débouchés et le maintien des prix.

 

 

(1) En France, il existe aujourd'hui 254 groupes de fermes Déphy qui comptent une douzaine d'agriculteurs en moyenne. Les filières concernées sont les grandes cultures et la polyculture-élevage, puis la viticulture, les légumes, l'arboriculture, l'horticulture et les cultures tropicales.

 

(2) L'indice de référence, pour mesurer les évolutions des pratiques culturales est l'IFT ou indice de fréquence de traitement. L'IFT de référence est donné pour une échelle régionale. Les agricuteurs savent d'où ils partent pour définir leur objectif. Depuis 2009, c'est l'horticulture qui a réduit le plus sont IFT (-43%) au niveau national, suivie par le maraîchage (-38%), l'arboriculture (-24%),  la viticulture (-17%) et les grandes cultures (-14%).