Les troupeaux à l'assaut de la broussaille
Anaïs a repris il y a peu un petit élevage de charolais en Chartreuse. Une situation compliquée : beaucoup de terrains en pente, difficiles à entretenir, des parcelles qui s'embroussaillent. « Avec tout ça, qu'est-ce que je peux faire ? Comment je peux faire évoluer mes prairies ? » De son côté, Bruno Charles, éleveur de brebis laitière au Sappey et responsable du groupement pastoral de Chamechaude, se demande comment valoriser son alpage. Un espace rude, colonisé peu à peu par l'épicéa et le genévrier : « Ça a commencé à se dégrader dans les années 80. Comment récupère-t-on les surfaces pour faire pâturer les bêtes sous l'Emeindra ? Les propriétaires de l'alpage sont prêts à faire des ouvertures, mais il est peut-être déjà trop tard... » Comme de nombreux éleveurs en zone de piémont, les deux agriculteurs se posent des questions et cherchent des réponses. Comment valoriser ces parcelles dites « pauvres » ? Comment faire pâturer ou reconquérir des zones qui se ferment ? Comment articuler fauche, prairie et culture ? Pour répondre à ces interrogations, partagées par beaucoup, un groupe d'éleveurs isérois a engagé une dynamique collective de formation et de réflexion, déployée dans le Trièves, la Matheysine, le Vercors, Belledonne et en Chartreuse.
Sécuriser les chaînes de pâturage
Co-construit par les éleveurs, trois associations pour le développement de l'agriculture (1) et l'Addear 38 (2), le projet est né d'une initiative collective amorcée dans les Chambarans en 2012. Il comprend aujourd'hui un cycle de journées de formation, la création de parcelles test et l'élaboration de fiches techniques, rédigées par les éleveurs pour les éleveurs. Animées par Cyril Agreil, consultant chez Scopela (3), les journées de formation visent à donner aux éleveurs les clés d'une pratique alternative de gestion pastorale des surfaces composées de « végétations naturelles diversifiées ». Objectifs : améliorer l'autonomie des exploitations, sécuriser les chaînes de pâturage face aux aléas climatiques et maîtriser l'enfrichement ou l'enforestement dans les zones de piémont. Dans les territoires concernés par le projet, on connaît bien le problème. Avec la diminution du nombre d'exploitations et le repli des pratiques pastorales vers les parcelles les plus accessibles (fonds de vallées, proximité des villages, alpages...), les paysages se ferment, alors même que la pression foncière augmente. Parallèlement, les éleveurs, du fait de la volatilité des prix, recherchent de plus en plus à développer leur autonomie alimentaire, et donc à produire eux-mêmes un maximum de ressources alimentaires pour leurs troupeaux. D'où l'intérêt de valoriser tout ce qui peut l'être, y compris les prairies dites « pauvres ».
La fin du «printemps perpétuel»?
L'approche de la formation est globale. « Nous apportons les connaissances nécessaires pour permettre aux éleveurs de décider de la conduite du pâturage, piloter le comportement d'ingestion de leurs animaux, maîtriser l'embroussaillement ou décider des dates de récoltes de leurs fourrages », explique Cyril Agreil. Une démarche complexe, qui ne se construit pas en un jour et contredit souvent des pratiques courantes, comme la recherche d'un « printemps perpétuel », qui consiste à prélever la végétation au stade jeune avec des retours rapprochés sur la même parcelle, ou l'ensilage d'herbe qui permet de valoriser les stades jeunes mais appauvrit la diversité des prairies et renvoie le pâturage à un rôle un peu secondaire. Le technicien propose au contraire une conduite de pâturage qui consiste à « piloter » les ressources prélevées en prenant en compte l'évolution de la végétation. Une telle approche, mélange de pratiques ancestrales et d'innovations techniques, implique de bien définir les objectifs de l'utilisation de chaque parcelle et d' « organiser la conduite de pâturage pour faire prélever aux animaux, à certains moments de l'année, une partie de la disponibilité ». Mais elle ne s'improvise pas. Qu'elles soient séchantes ou humides, les pelouses et prairies naturelles requièrent « des compétences techniques assez différentes par rapport à ce qui est pratiqué sur des végétations plus homogènes, comme les prairies semées ou les prairies permanentes à flore banalisée », avertit le technicien de Scopela. Il est donc important de bien connaître le fonctionnement des plantes, d'identifier les périodes où les plantes sont sensibles (pour les éliminer ou au contraire préserver leur développement) et de trouver le lot d'animaux capables de manger tel type de plante à tel moment. Pas facile. « Il y a des moments où on trouve, d'autres pas », convient le spécialiste.
La dent du troupeau
Conscient de la difficulté, Cyril Agreil insiste sur l'intérêt de concilier apport de connaissances théoriques et mutualisation des pratiques. De fait, chaque séance commence par un tour de table, au cours duquel les éleveurs exposent rapidement leur situation et leur conduite. Cet état des lieux est ensuite conjointement commenté par le groupe et le technicien. A celle qui déplore l'appauvrissement de ses prairies naturelles, Cyril Agreil recommande de mieux respecter le cycle végétatif de la flore fourragère : « Ce que vous décrivez-là, c'est l'exemple d'une parcelle comportant des plantes à fleurs qui ont besoin de reproduction sexuée, avec fleurs et graines. Il est facile de voir les semis sur le sol nu. S'ils sont bons, il faut attendre qu'ils soient bien implantés pour ne pas les mettre en péril. » La parcelle ne doit donc pas être pâturée trop tôt. En revanche, une surface envahie par telle ou telle plante pourra être soumise à la dent du troupeau : « Quelle que soit la plante, le seul moyen de l'agresser, c'est de lui faire consommer ses réserves souterraines : il faut la faire manger à ce stade-là. Une gestion pérenne implique de choisir le moment du pâturage en fonction du moment de croissance de la plante. Si le brachypode a tout envahi par exemple, il faut y aller par étape et se tenir sur une même parcelle le temps qu'il faut avant de passer à une autre. »
Observation, patience et bon sens, associés à des connaissances sur les propriétés agronomiques des prairies naturelles et les processus biologiques des plantes, permettent d'obtenir de bons résultats. Au bout de quelques temps, les agriculteurs qui en ont fait l'expérience découvrent les potentialités de ces milieux hétérogènes et les intègrent dans leur pratique. Ils parviennent à nourrir leur troupeau en toute saison, y compris lorsque l'herbe croît plus et qu'elle mûrit (été, hiver). Un travail tout en finesse, qui requiert une forme d'humilité : « Il ne faut pas vouloir faire produire au sol plus qu'il ne peut, rappelle Cyril Agreil. C'est notre pratique qui sélectionne les espèces. Pas le sol. »
Marianne Boilève
(1) L'Adabel, en Belledonne, l'Apap dans le Vercors et l'AAC en Chartreuse.
(2) L'Addear 38 est une association pour le développement de l'emploi agricole et rural.
(3) Scopela est une structure d'expertise technique spécialisée dans la conduite et l'alimentation des troupeaux dans le cadre de systèmes d'élevage herbagers et pastoraux.
Le broyage, une fausse bonne solution ?
Les agriculteurs ont souvent recours au broyage pour gérer la broussaille. Très répandue, la technique, présente l'avantage de « faire propre », mais ne résout pas le problème de la fermeture des paysages. En faisant disparaître la biomasse aérienne des arbustes et des arbres, elle semble rendre les parcelles plus homogènes. Il n'empêche : l'année suivante, tout est à recommencer. « Pour les ligneux, le réflexe du broyage est peu efficient, car la plante y est peu sensible, explique Cyril Agreil. On enlève les parties aériennes, mais le système racinaire reste, et même se développe. C'est un phénomène de croissance compensatrice : la plante agressée rejette sa puissance de réserve dans ses racines. » Si l'on veut pas recourir à l'arrachage ou la mise sous bâche, seule la dent du troupeau est efficace. Encore faut-il mettre les animaux à pâturer au moment la plante cherche à repousser.TERRAIN/Début avril, une quinzaine d'éleveurs ont participé à la journée de formation animée par Scopela. Après une matinée d'apports théoriques en lien avec les pratiques de chacun, le groupe s'est rendu chez Jérôme Lamoureux, éleveur caprin à Entremont-le-Vieux, pour visiter plusieurs parcelles en cours de valoriation.
Héraut de conduite
« Je me demande si je dois tout laisser en pâturage libre ou si je dois faire des parcs. Mais je dois dire que si je peux m'éviter du boulot... » Eleveur à Entremont-le-Vieux, Jérôme Lamoureux est, avec sa femme Alexandra, à la tête d'une exploitation caprine (55 chèvres laitières, deux boucs, 15 chevrettes et deux chevaux pour gérer les pâtures). En 1999, le couple a repris 30 hectares dans un secteur en pleine déprise agricole. Lui s'occupe du troupeau, elle de la fabrication des fromages. En juin 2013, les Lamoureux ont participé à une première journée de formation à Saint-Pierre-de-Chartreuse afin de découvrir l'approche que propose Scopela en matière d'utilisation de parcelles dites pauvres. En ce début de printemps 2014, ils accueillent chez eux les participants à une deuxième journée de formation consacrée à « la valorisation des surfaces fourragères semi-naturelles ».Après une matinée d'apports théoriques passée à échanger sur les problématiques de chacun, le petit groupe visite plusieurs parcelles où Jérôme a mis en pratique la démarche proposée par Scopela. Sur les 30 hectares de l'exploitation, 18 sont fauchables, le reste est en parcours. L'éleveur a déterminé quatre types de parcelles et adopté trois conduites différentes selon leur localisation, leur nature (parcelles pentues et sèchantes, parcelles plates et mécanisables, parcelles mixtes) et les besoins de son troupeau. A priori, sa manière de faire est un modèle du genre. L'éleveur s'appuie sur l'hétérogénéité des surfaces pour avoir une alimentation de qualité, mais il n'est pas totalement satisfait : certaines parcelles sont mal mangées, d'autres dépérissent, l'origan est très invasif...Animaux en concurrenceLa visite commence par une parcelle derrière le bâtiment d'élevage, où le mode de pâturage est continu. Peut-on parler de surpâturage ? Le technicien de Scopela n'a pas l'air bien inquiet : « On repère tout de suite quatre graminées, très différentes dans leur fonctionnement. Je m'attendais à avoir des variétés par rhizome, comme le trèfle, là on a des fleurs, de la scabieuse ou de la sauge des prés qui est très sensible au piétinement. » Diagnostic : la prairie ne souffre pas malgré un pâturage continu. « Et pour mon problème d'origan, est-ce que je peux reprendre la main ? », demande Jérôme. Oui, à condition de trouver quelqu'un pour le manger : « Les animaux en troupeaux sont en concurrence les uns par rapport aux autres. Le fait de les serrer sur un petit espace peut les conduire à manger quelque chose qui ne leur semble pas appètent dans un parc plus grand. » Un peu plus loin, une draille couverte de paillasse attire l'œil des éleveurs. Le technicien assène gentiment : « Si vous avez de la litière, c'est que vous avez raté le pâturage. » La visite se poursuit. Ça discute sainfoin, acidité du sol, pluviométrie, PH, production de graines et de fourrages... Pascale, éleveuse de brebis à Pommiers-la-Placette, interpelle le spécialiste : « Et pour le brachypode ? Comment peut-on faire ? Ce n'est pas très riche et ça fait tomber le lait... » Réponse : « Avec le brachypode, le secret, c'est de faire manger la première pousse. Si vous la faites manger en mai-juin, vous allez la faire régresser. » La dent du troupeau : arme fatale.MBLe portrait de Jérôme Lamoureux est à retrouver sur terredauphinoise.fr