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Entreprises

Un retour dans des conditions particulières

Les abattoirs de Grenoble et de La Mure, la coopérative Dauphinoise et la maison François Cholat, Adice : toutes ces structures ont abordé la reprise générale de l'activité économique avec une longueur d'avance.
Un retour dans des conditions particulières

C'est d'abord l'engagement des équipes, quel que soit le type de structure, que les dirigeants isérois tiennent à souligner. Alors que l'économie sort un peu groggy de ces deux mois de confinement, les entreprises du secteur agricole n'ont jamais cessé leur activité et la date du 11 mai n'a été qu'une nouvelle étape à franchir. Mais la relance générale de l'économie, en multipliant les relations professionnelles, impose de nouvelles contraintes.

Des outils de proximité

Les mesures de protection collectives et individuelles ont été mises en place très tôt dans ces entreprises, parfois en anticipation. « Huit jours avant l'annonce du confinement, tout le monde portait des masques car nous en avions quelques-uns d'avance, témoigne Paul-Dominique Rebreyend, le gérant de l'abattoir de La Mure (12 salariés). Dans la salle de découpe, où il y a de la place, les gens ont pu prendre leurs distances. L'avantage, c'est qu'il y a des lavabos et du savon partout dans ce genre d'endroit. L'hygiène, c'est la base. »

L'abattoir de Grenoble s'est aussi très rapidement adapté aux nouvelles contraintes autant pour les salariés en interne que pour les clients. Prise de rendez-vous pour l'abattage des bêtes, flux pour les entrées et les sorties, sas pour récupérer la découpe et les carcasses, nettoyage et désinfection des lieux. « Ce sont des espaces déjà soumis à une règlementation sanitaire stricte », rappelle Eric Rochas, responsable de l'abattoir de Grenoble (20 salariés). Car les abattoirs ont continué à tourner à plein régime, mettant la main-d'œuvre en tension. A Grenoble, il enregistre une hausse de 30% de son activité au mois d'avril comparé à avril 2019. Toutes espèces confondues. « Il y a une grosse demande des bouchers et des éleveurs qui font de la vente directe. Ce sont surtout nos clients habituels qui ont augmenté leur capacité d'abattage. On ne refuse personne, mais on ne peut pas faire plus », constate Eric Rochas. Même phénomène à La Mure où la croissance à deux chiffres du début d'année équilibre l'arrêt pour cause de confinement des commandes de Manger bio Isère qui travaille essentiellement avec la restauration hors domicile.

La crise Covid-19 a eu pour effet de rapprocher le consommateur de l'achat de proximité. Elle a aussi mis en évidence l'utilité des outils de proximité et donné de la valeur à la production locale et à certains métiers. 

Du relationnel avant tout

En revanche, d'autres structures ont été plus durement touchées. C'est le cas d'Adice (Ardèche Drôme Isère conseil élevage) à Moirans (70 salariés), qui a stoppé ses activités entre le 20 et le 30 mars pour reprendre le 1er avril « différemment », explique son directeur Hugues Villette. Adice a mis en place le chômage partiel et privilégié le conseil à distance : téléphone, mail, visioconférence et visite sur le terrain sans contact. « Depuis le 1er avril, nous avons proposé aux éleveurs d'effectuer leurs prélèvements d'échantillon de lait pour le contrôle de performance », ajoute le directeur. Près de 35% des éleveurs ont accepté de faire ce travail pour gérer la qualité de leur lait. « Fin avril, début mai, nous avons repris les pesées avec les salariés volontaires. Et à partir du 11 mai nous reprenons le travail normalement car il y a des besoins chez nos adhérents et pour la santé financière de l'entreprise, déclare Hugues Villette. Il y a des choses que l'on ne peut pas faire à distance. Le métier de conseil, c'est avant tout du relationnel avec les éleveurs. » Le bilan du confinement est coüteux pour Adice qui enregistre une perte d'environ 200 000 euros de son chiffre d'affaires (sur 3,2 millions d'euros). « Nous allons mettre les bouchées doubles en mai afin de réduire l'écart entre deux contrôles pour un maximum d'éleveurs. » Bien entendu, tous les agents sont dûment équipés en gel, gants et masques jetables. Adice a dû continuer à assurer son service et la crise a mis en évidence la possibilité d'effectuer du conseil à distance tout en forçant aussi à la créativité, notamment à travers des vidéos.

Se préparer à la prochaine crise

Pour la maison François Cholat à Morestel (150 salariés), qui n'a cessé ses activités durant la période de confinement, la date du 11 mai était attendue avec prudence car la levée des contraintes expose à un risque potentiel. Depuis deux mois, tous les collaborateurs se sont pliés aux nouvelles règles de sécurité et de distanciation sociale. L'entreprise a eu recours au chômage partiel et au télétravail pour ses commerciaux. Mais après huit semaines sans terrain ni prospect ni vente de produits, la phase de déconfinement a été préparée avec attention. Huit réunions ont été organisées pour rencontrer les 70 commerciaux par groupes de moins de 10 personnes. Des lingettes pour nettoyer les volants des véhicules aux stylos individuels en passant par les sacs poubelles pour jeter les masques et tous les consommables, la reprise des visites à la clientèle a été passée au crible.

Les réunions avec le CHSCT(1) ont permis à l'entreprise de s'adapter sans cesse aux nouvelles règles, voire « de se préparer à la prochaine crise », comme le souligne son dirigeant, François Cholat.

Production, livraison, approvisionnement, l'entreprise n'a cessé de tourner, certains salariés venant donner un coup de main en début de période dans les secteurs en tension comme la meunerie ou la nutrition animale. Les locaux administratifs ont été réaménagés pour qu'il n'y ait plus qu'une seule personne par bureau. « Le rôle du chef d'entreprise, c'est la protection des salariés et trouver des solutions pour que tout le monde soit rassuré, sans perturber le fonctionnement de l'entreprise », rappelle François Cholat. Il ajoute : « Il y aura forcément des conséquences économiques, mais nos problèmes sont moins importants que ceux des éleveurs dont le lait part en dégagement ». Il tire quelques enseignements de cette crise. D'abord la possibilité de travailler à distance en équipant les antennes de matériel de visioconférence, ce qui permet de gagner du temps et réduit les trajets. « Pour autant, il est important de se voir de temps en temps en organisant des grandes réunions », insiste le dirigeant. Il constate aussi une revalorisation de l'image de l'agriculteur et surtout cette crise révèle « l'importance d'avoir en France des outils de production pour produire français ».

Un dialogue social régulier

Rassurer les équipes, augmenter le niveau de protection et assurer le service aux adhérents : la coopérative Dauphinoise (1 400 salariés) a traversé la crise en multipliant les réunions avec le CHSCT et en s'adaptant en continu.

« Pour les pôles grand public, agricole et nutrition animale, la date du 11 mai ne présente pas de grands changements car l'entreprise tourne quasiment normalement, explique Georges Boixo, le directeur général. Il y a de nouvelles mesures pour les salariés qui reviennent au siège et nous continuons à privilégier le télétravail. » De nouvelles méthodes de travail ont été mises en place. « Il est possible d'être tout aussi efficace en visioconférence », constate le dirigeant. « Il faut faire preuve d'agilité et d'humilité quant aux décisions que l'on prend et qui peuvent changer plusieurs fois dans la même semaine. Il ne faut pas avoir peur de se déjuger, concède-t-il. Il convient d'organiser un dialogue social très régulier. »  Le début de la crise a mis le secteur de la production en tension pour répondre à la demande des adhérents. « Mais une forme de solidarité s'est mise en œuvre. Par exemple, les cadres sont allés dans les magasins faire de la vente aux moments les plus difficiles. Cela crée des liens. »

Sur le terrain, les conseillers techniques ont poursuivi leurs tours de plaine, mais sans rencontrer les agriculteurs. Ils continueront à appliquer les gestes barrière. Tous les Agricentre et les Gamm vert sont désormais ouverts avec des règles très strictes de fonctionnement. C'est le secteur grand public qui a été le plus impacté par la crise car les Gamm vert sont restés fermés deux semaines. « Cette crise ne remet pas en jeu la structure de l'entreprise. Mais la vie ne continuera pas comme avant. Nous devrons nous adapter car nous faisons partie de la chaîne alimentaire », déclare Georges Boixo.

Isabelle Doucet

 (1) Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail

 

Production locale/ La coopérative Vercors Lait s'est adaptée à la crise, lui permettant d'aborder le déconfinement en sécurité.

« Nous avons souffert, mais ce n'est pas la catastrophe »

« Nous étions prêts depuis 15 jours. Si bien que nous nous sommes tout de suite organisés, dès le confinement, pour orienter la production sur des produits complémentaires, comme les fromages de garde afin que les producteurs n'aient pas de baisse de leurs revenus », explique Philippe Guillioud, le directeur de la coopérative Vercors lait à Villard-de-Lans. Le professionnalisme du service qualité a permis de former le personnel aux gestes barrière. Les équipements n'ont pas fait défaut car les masques et le gel sont utilisés en permanence. Ce qui a changé, c'est l'équipement de visières et l'organisation du télétravail pour ceux qui le pouvaient. Dans les deux magasins, à Villard-de-Lans et Sassenage, des plexiglas ont été installés, de même que des distributeurs de gel et la fréquentation limitée à huit personnes par magasin. Les horaires ont été adaptés.
De la souplesse
« Nous avons souffert, mais ce n'est pas la catastrophe », reconnaît Philippe Guillioud. Vercors Lait enregistre une baisse du chiffre d'affaires de 20% sur la période de confinement, mais l'exercice reste équilibré sur les sept derniers mois. Il faut dire que les fromages bio ont très bien marché. « Nous sommes une petite entreprise, positionnée sur un micromarché. C'est plus facile de réagir », analyse le directeur. Si bien que même la collecte de lait a progressé (+5% en conventionnel et +15% en bio), la coopérative jouant la solidarité en ramassant les producteurs fermiers. C'est le magasin de Villard-de-Lans qui a été le plus touché, amputé de sa clientèle touristique. « Mais ça repartira », relativise le directeur qui souligne l'extrême mobilisation et l'investissement du personnel de la coopérative. Ce qui lui permet d'aborder l'après 11 mai avec optimisme. « C'est une crise qui demande beaucoup de réactivité, de souplesse et d'intelligence relationnelle », déclare-t-il encore.