Une approche globale et territoriale du changement climatique
Débat / La soirée organisée pour les 80 ans de la FDSEA le 12 décembre à Sillans a débuté par un débat sur le thème « Élevage et culture face au climat », réunissant des experts du sanitaire.
Alors que les incompréhensions et des informations infondées font rage autour de la DNC sur les réseaux sociaux, le débat organisé par la FDSEA de l’Isère à l’occasion de sa soirée des 80 ans, le 12 décembre à Sillans, portait sur le thème « Élevage et cultures face au climat : les nouveaux défis sanitaires ».
Après une énumération des nombreuses maladies qui affectent les productions végétales et animales, Jérôme Crozat, le président de la FDSEA de l’Isère, a ouvert le propos en rappelant que « la profession s’est prise en main il y a 60 ans pour collecter les premiers francs » afin d’aider les agriculteurs à faire face aux crises.
Christophe Chambon, secrétaire général adjoint de la FNSEA, a souligné l’importance du FMSE ou Fonds national agricole de mutualisation du risque sanitaire et environnemental, qu’il préside, lequel est de plus en plus sollicité aux côtés des interventions d’aide de l’État. Ce fonds permet aux agriculteurs de contribuer à la gestion des crises sanitaires, en cotisant via la MSA et par filières. Cependant, il a aussi entendu les préoccupations concernant la lenteur des paiements en raison des nombreux contrôles, notamment ceux de l’ASP ; la mise en place d’un programme durant en moyenne un an.
Biosécurité et prophylaxie
Parmi les grands témoins de ce débat, Emmanuel Garin, vétérinaire épidémiologiste à GDS (1) France, a mis en lumière l’impact du climat sur l’apparition et la propagation des maladies animales, en particulier les maladies vectorielles comme la FCO ou la DNC (2). Selon lui, les changements climatiques favorisent les cycles biologiques des agents pathogènes, comme les moucherons, les mouches et les moustiques, qui transportent des maladies. Ces vecteurs rendent les épidémies plus fréquentes et difficiles à contrôler. Cependant, le vétérinaire insiste : dans le cas de la DNC, « il y a une autre espèce vectrice, c’est l’homme ». Les mouvements de personnes et le transport d’animaux infectés ont des conséquences. De plus, les bêtes souffrant de la chaleur voient leur immunité diminuer. Emmanuel Garin a insisté sur la nécessité de renforcer les pratiques de biosécurité et de prophylaxie pour mieux protéger les cheptels, notamment en améliorant les conditions de vie des animaux (meilleure ventilation, alimentation adaptée, etc.). Il a souligné que la prévention passe par une surveillance accrue des animaux et par la vaccination lorsque nécessaire. Le vétérinaire plaide également pour une réflexion sur la génétique. « Il faudrait ramener de la résistance et de la rusticité à nos animaux », assure-t-il.
Aurélien Clavel, le président de la Chambre d’agriculture de l’Isère, a indiqué que l’établissement n’intervenait pas sur le sanitaire. En revanche dès qu’il s’agit « de pertes économiques, de choix stratégiques en matière d’élevage et de végétal, qui touchent les conduites d’exploitations, alors cela concerne la chambre ». Il préconise une « approche globale », à l’instar de la gestion de la DNC où les réunions mises en œuvre avec les services de l’État, le GDS, les vétérinaires, le Département et toutes les instances concernées par la crise, ont permis d’informer sur la maladie. « On sait que la stratégie de coopération a marché, même si les dégâts sont énormes dans la région, nous avons réussi à éradiquer la maladie. »
De l’eau
Le végétal connaît les mêmes difficultés que l’animal. « La Fredon a été créée pour la gestion des espèces nuisibles à la santé humaine, des végétaux et environnementale », indique la directrice régionale Magali Lamberet. Si elle s’est implantée en Isère depuis 20 ans pour travailler sur la sharka qui infecte les fruitiers, elle est très mobilisée sur les ravageurs et les maladies émergentes, dont la punaise diabolique qui occasionne des dégâts sur noisetiers, fruits et légumes. Son développement est exponentiel et les moyens de lutte sont limités. La Fredon a souligné l’importance de la surveillance, de la prévention et de la lutte intégrée contre ces ravageurs, en travaillant notamment sur des solutions de lutte alternatives en collaboration avec les instituts de recherche. La question de la coopération entre acteurs du secteur (agriculteurs, institutions, associations de lutte contre les ravageurs) a été mise en avant, mais aussi la sensibilisation à tous les niveaux des détenteurs de végétaux pour faire face aux menaces sanitaires émergentes.
L’exception devient la norme
Le groupe coopératif Oxyane prend, depuis deux décennies, la mesure de l’impact du changement de climat sur les cultures : plafonnement des rendements, qualité malmenée, chantiers qui s’entrechoquent, parasitisme, zones de production qui remontent, la coopérative gère des exceptions qui sont devenues la norme. Raphaël Comte, responsable des métiers du grain, annonce que ces contraintes obligent à augmenter les moyens de réception, de tri et de stockage. Au-delà se posent les questions de nouvelles pratiques culturales avec l’implantation de dérobées ou de cultures intermédiaires ou encore la diversification du risque entre récoltes de printemps et d’été, la diversification des productions et l’allongement des rotations. « L’irrigation est un axe crucial », déclare le responsable. Il signale en outre que les innovations en matière de semences portent sur des espèces résistantes au stress hydrique et table sur les NBT pour New Breeding Techniques ou Nouvelles techniques de sélection des plantes. Ces méthodes d’ingénierie génétique se penchent sur l’obtention de caractères agronomiques comme le rendement, la résistance aux maladies et ravageurs. Raphaël Comte fait valoir la démarche agroécologique O’trement mise en place par Oxyane en partenariat avec la CNR (3) pour accompagner 500 exploitations pour s’adapter aux transformations à venir.
Un système global
Adrien Raballand, conseiller élevage chez Adice clôturait les échanges en présentant les nécessaires évolutions en termes de bâtiment pour permettre aux vaches laitières de résister au stress thermique. « Tout ce que nous avons connu est remis en cause », déclarait le technicien. En période de fortes chaleurs, les vaches produisent moins, ce qui entraîne des pertes économiques pour l’exploitation. La solution est de créer des courants d’air, d’éviter l’accumulation de chaleur, d’ouvrir les bâtiments sur les côtés, d’oublier les translucides sur les toits etc. Il préconise lui aussi aux éleveurs de penser « le système global de l’exploitation », d’augmenter leur capacité de fourrages, de diversifier leur système fourrager et de « miser sur la longévité des vaches ». Adice propose son système de capteurs de stress thermique ainsi que deux dispositifs d’accompagnement. Le projet Accalmie, compte huit partenaires et souhaite accompagner 45 éleveurs sur l’adaptation au changement climatique. Quant au projet Fabacee 2025-2027, il se penche sur la réduction des énergies consommées dans les exploitations.
En conclusion du débat, Aurélien Clavel a souligné l’importance de mener des expérimentations à l’échelle des territoires et d’apporter des réponses collectives. Il préconise de travailler avec les stations de recherche sur l’immunité des animaux et du végétal et pour adapter les pratiques au sein des exploitations. « Nous aurons toujours besoin d’eau » a-t-il ajouté en insistant sur l’engagement de la chambre d’agriculture pour défendre l’irrigation, « un élément indispensable ».
Enfin, sur le volet communication les intervenants sont unanimes pour dire qu’il convient de faire montre de pédagogie auprès de la jeunesse « et même de former les enseignants », note Christophe Chambon. Emmanuel Garin cible quant à lui « le citoyen qui dit une chose et le consommateur qui consomme autre chose ». n
Isabelle Doucet
(1) Groupement de défense sanitaire.(2) Fièvre catarrhale ovine et dermatose nodulaire contagieuse bovine.(3) Compagnie nationale du Rhône.