Une croissance toute en retenues
Placé en vigilance en avril, puis en alerte sécheresse depuis le mois d'août, le département a soif. Et la situation n'est pas près de s'arranger. « La recharge des nappes est loin d'être engagée, a averti le préfet lors de la session d'automne de la chambre d'agriculture le 24 novembre. La ressource en eau et sa disponibilité ne sont pas garanties pour 2018. » Ce qui rend d'autant plus impérative la concertation entre tous les usagers de l'eau. Engagée il y a 17 ans entre la chambre d'agriculture, le Département, la DDT et l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée, cette gestion quantitative concertée de la ressource vient de franchir une nouvelle étape avec la signature d'un cinquième accord-cadre entre les quatre partenaires « historiques » et l'Association départementale des irrigants de l'Isère (Adi 38).
L'acte fondateur de cette démarche collective est un premier « accord-cadre de gestion quantitative concertée », signé en 2000. « A l'époque, on partait de rien », rappelle Nathalie Jury, en charge du dossier pour le compte de la chambre d'agriculture. De programmes d'action en accords successifs, un travail considérable a été accompli, qui a permis aux différents acteurs d'acquérir une connaissance fine et exhaustive des prélèvements agricoles (actualisée chaque année) et de leurs incidences dans l'un des départements les plus irrigués du Sud-Est de la France. Autant d'éléments objectifs qui ont conduit la profession agricole à s'investir fortement, que ce soit pour gérer les volumes d'eau de façon efficiente ou optimiser l'irrigation, comme l'a rappelé le président de la chambre d'agriculture dans son intervention.
Baisse de consommation à l'hectare
Tout cela n'allait pas forcément de soi. Il a fallu passer par l'installation systématique de compteurs volumétriques, définir des règles de répartition pour les sites en déséquilibre, sectoriser les zones sensibles, mettre en place un réseau de stations de pilotage... Les efforts ont payé. Le résultat est là : une baisse de consommation à l'hectare malgré des épisodes de sécheresse à répétition et une anticipation des situations de crise, y compris au cours d'années critiques comme 2017.
Le nouvel accord-cadre, signé pour les années 2017-2019, devrait permettre d'aller plus loin encore. Il a en effet été rédigé dans l'idée d'accompagner la transition vers la gestion collective de l'eau par l'Organisme unique, autrement dit la chambre d'agriculture de l'Isère. Dans ses grandes lignes, la convention vise à gérer les prélèvements agricoles « en équilibre avec les milieux naturels et les autres usages », assurer la « gestion volumétrique et la transparence de l'usage agricole », favoriser les économies d'eau et l'adaptation au changement climatique, approfondir la connaissance des milieux à l'étiage en lien avec l'usage agricole et accompagner les différents projets « dans le respect de la démarche de gestion globale ». Dans l'article 2, il est notamment spécifié qu'il s'agit d'« accompagner les projets de substitution et d'amélioration de la performance des réseaux pour maintenir et/ou développer l'irrigation » de façon à « répondre aux besoins de diversification, reconversion, d'adaptation des explotiations iséroises, tout en préservant les ressources du territoire dans une vision à long terme ».
Stocker l'eau
Concernant le soutien aux projets, les agriculteurs ont demandé une meilleure répartition des efforts entre les usagers de l'eau. Signataire du nouvel accord, Franck Doucet, président de l'Adi 38, a proposé que soit lancée une « réflexion globale sur le stockage de l'eau ». « A chaque rencontre, monsieur le préfet nous dit : "Sortez des projets, je vous suivrai !" Mais les agriculteurs ne doivent pas être les seuls à penser le stockage de l'eau. Les industriels et les collectivités territoriales aussi devraient se mettre autour de la table. »
Pour sa part, Pascal Denolly, président de la FDSEA, s'est inquiété des solutions à mettre en œuvre pour pallier la pénurie d'eau annoncée : « Irrigant ou non, l'eau, c'est fait pour nourrir les bêtes et les cultures, a-t-il fait observer. Si on ne s'achemine pas vers de la substitution, on va devoir gérer très vite des concurrences. Qu'est-ce qu'on entreprend pour éviter que les trois à quatre milliards de mètres cube de pluie qui tombent chaque année en Isère ne partent en Camargue ? Comment lever les obstacles administratifs qui bloquent le stockage de l'eau ? » Le préfet, à qui la question était directement posée, a opiné du chef. Evoquant son passage dans le Lot-et-Garonne, où il a « observé l'utilité des retenues collinaires », il s'est dit prêt à examiner tous les projets qui lui seraient présentés. « Nous avons une vision malthusienne de la gestion de l'eau, a-t-il regretté. Ce n'est pas comme ça que nous favoriserons la croissance. Les retenues collinaires sont une des conditions de la croissance. » Et s'il faut les défendre, le préfet les défendra. Quitte à « aller au contentieux ».
Marianne Boilève
Le point sur la FCO à retrouver p. ??
Débat / Pascal Denolly a proposé à l'ensemble des syndicats de réfléchir collectivement à de nouveaux financements pour l'agriculture biologique.
Vers une intersyndicale en faveur de la bio ?
Réagissant à la motion présentée par la Confédération paysanne dénonçant le coup d'arrêt des aides au maintien pour les agriculteurs bio, Pascal Denolly en a salué la « pertinence » et appelé à la voter, sous réserve de modifier un passage évoquant les transferts du premier au second pilier. Après quelques échanges sur le fond, Jean-Claude Darlet a proposé que la session vote un texte soulignant le « besoin de financement pour accompagner le développement et le maintien de la bio », sans que l'argent soit « pris sur les aides aux autres agriculteurs ». « Il faut que l'Etat prenne en charge la politique qu'il veut mettre en œuvre et qu'il mette les moyens en face ! », a insisté le président de la chambre.Réelle perspectivePascal Denolly est allé plus loin, en proposant un chantier de réflexion intersyndical sur le financement de la bio. « Je tends la main à tous ceux qui veulent rediscuter plus à fond du sujet pour qu'on cherche des solutions ensemble », a-t-il lancé. L'élu en a profité pour rappeler que 135 membres du syndicat majoritaire sont des producteurs bio et que l'AB constitue un « réel marché émergent qu'il serait suicidaire de laisser aux importations ». Pour lui, l'agriculture biologique « offre une réelle perspective d'avenir aux agriculteurs ».Rebondissant sur l'idée du président de la République de rémunérer, à hauteur de 200 millions d'euros, les « services environnementaux rendus par les agriculteurs pour la préservation des sols, des eaux, de la biodiversité », Pascal Denolly a par aileurs estimé que cet argent devait « servir à des choses plus fines et plus efficaces que les Maec ancien système ou les usines à gaz qui se traduisent par des plans descendants ». La représentante de la Conf, Sophie Guillon, a quant à elle parlé d'un « rêve », un monde dans lequel l'agriculture ne serait plus « perfusée » et n'aurait plus besoin de la PAC, où les produits seraient « payés normalement ». Un rêve partagé par de nombreux producteurs, quelle que soit son orientation syndicale.MB