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Développement local

Une poire ancienne pour emblème

Sous l'impulsion de la mairie de Vienne et des arboriculteurs du pays viennois, une variété ancienne de poire, la Triomphe de Vienne, renaît pour devenir la future marque de la ville.
Une poire ancienne pour emblème
Après les calissons d'Aix-en-Provence, les bêtises de Cambrai et le nougat de Montélimar, place à la Triomphe de Vienne. Cette variété ancienne de poire est en passe de revenir sur le devant de la scène, avec l'aide de la municipalité et des arboriculteurs du pays viennois.
Tout commence en 2008, par un constat de Geneviève Martineau, adjointe au maire de Vienne, chargée des événements de la ville, de l'enfance et de la jeunesse. « J'ai remarqué qu'il n'existait aucun souvenir viennois à ramener pour les touristes ou les gens de passage. Nous voulions quelque chose de typique, représentant Vienne. Une première réunion a donc été organisée à la fin de l'année 2008, pour trouver une idée », se souvient l'élue.

La renaissance d'une poire
Tous les partenaires du projet, composés des différentes chambres consulaires, l'association Les croqueurs de pommes, des arboriculteurs, l'office de tourisme, les restaurants et commerçants de Vienne se sont donc réunis, « et comme nous partions de zéro c'était assez difficile. Nous avons même pensé à des chocolats ou des plantes aromatiques... Finalement, c'est l'ancien directeur de l'office de tourisme, Eric Chapand, qui a trouvé une idée de génie », raconte l'adjointe au maire. Et cette idée, c'est celle de la Triomphe de Vienne, une variété ancienne de poire cultivée à l'origine dans le pays viennois. Tous le monde approuve : c'est le début de la renaissance pour cette poire oubliée. En 2009, l'association Les croqueurs de pommes fait même de la Triomphe de Vienne, le thème phare de son colloque annuel.
Partie prenante du projet, celle-ci mandate, au printemps 2010, un stagiaire pour réaliser une étude de faisabilité du projet. Cette dernière met en évidence le potentiel et les caractéristiques de l'agriculture du pays viennois, et exhume un document datant de 1924 qui présente « la monographie agricole du département de l'Isère et mentionne que les plus belles cultures de poiriers se retrouvent dans la région qu'il est convenu d'appeler les balmes dauphinoises ». On y apprend également qu'à la fin des années 1920, entre 700 et 800 hectares de poire sont cultivés dans l'arrondissement de Vienne.

1200 scions sur trois ans
Une étude qui conforte la mairie et les partenaires dans leur choix. La municipalité commande alors 1200 scions* de cette variété (400 par an, pendant trois ans, jusqu'en 2012) à Christophe Delay, pépiniériste, à Estrablin. Ce qui représente, selon l'étude de l'association, environ 1,5 hectares de plantations pour trente tonnes de production en moyenne. Et un coût total de 8 000 euros, selon Geneviève Martineau.
Mais, avant de pouvoir goûter les fruits de ces arbres, « il a fallu tester ses capacités de transformation. Quelques arboriculteurs du pays viennois possèdent encore des arbres. Grâce à eux, les restaurateurs, boulangers et pâtissiers de la ville ont pu voir si cette poire correspondait à leurs exigences », explique Christophe Delay.
Parmi ces arboriculteurs, figure un pionnier de la culture de la Triomphe de Vienne : Jean-François Ogier. Dans son verger, situé à Saint-Benoit, sur les hauteurs de Vienne, il possède des arbres centenaires. En 2009 et 2010, la mairie lui achète plusieurs centaines de kilos de poire pour les professionnels des métiers de bouche viennois. Macarons, tartes, sorbets, pâtes de fruits, gratins... La poire est mise dans tous ses états et les résultats sont convaincants (lire par ailleurs).

Vers la création d'une filière
Les scions achetés par la mairie sont replantés dans des lieux connus de la ville (comme le parc de Gémens) et chez des arboriculteurs volontaires. Stéphane Jay, propriétaire de la maison Colombier à Villette-de-Vienne, vient de planter les premiers arbres de cette ancienne variété. « J'en ai planté 165. C'est un pari ambitieux, qui va dépendre de notre capacité à produire et des transformateurs à jouer le jeu. J'ai accepté, car quand la mairie tend la main aux agriculteurs pour un tel projet, je ne peux pas dire non, précise-t-il. On aimerait bien que tout cela débouche sur la création d'une filière, où tout le monde serait honnête : c'est-à-dire qu'on augmente pas les prix parce que c'est pour la mairie et, inversement, que celle-ci ne nous demande pas de baisser les prix sous prétexte que les produits sont locaux ».
Car l'objectif des producteurs est clair : ils voudraient identifier la production à un critère géographique pour assurer la qualité et l'origine, répartir les zones de production sur l'ensemble des territoires de la communauté d'agglomération du pays viennois et surtout, organiser cette filière avec un juste prix de production qui permettra à chaque intervenant de vivre décemment de son produit. Un avis partagé par Jérôme Ogier, neveu de Jean-François, qui vient également de planter 165 scions, en plus des arbres qu'il possède déjà. « Cela nous intéresse car c'est une production locale et cela permet de garder un certain patrimoine variétal. Avec ce projet, au-delà de perpétuer la tradition familiale, nous souhaitons mettre en place une logique de filière. Il faut jouer le jeu, car les organisateurs non-agriculteurs le font. Et ce n'est pas ces nouvelles plantations qui mettront en péril la pérennité de l'exploitation. A l'heure des circuits courts et des produits locaux, la démarche de relancer et promouvoir une poire viennoise est cohérente ». Gilbert Nicaise, président des croqueurs de pommes du terroir du Jarez, ajoute : « Cela montrera peut-être que l'on peut rebondir économiquement, grâce à des variétés anciennes. La mairie a impulsé le mouvement. Aux producteurs de continuer tout ça ».

Une poire de luxe ?
Aujourd'hui, les premiers scions ont donc été plantés. En attendant la récolte des premiers fruits, à l'horizon 2017-2018, le travail continue, toutes les questions n'ayant pas encore obtenu de réponse : « Est-ce que la Triomphe de Vienne sera la seule variété ? Nous ne savons pas encore, car selon les exigences de transformation et de saisonnalité, nous envisagerons peut-être d'introduire d'autres variétés », suppose Stéphane Jay. Ce qui assurerait alors à la Triomphe de Vienne, un caractère plus rare et luxueux. Comme pour prouver qu'elle porte bien son nom.
Lucile Ageron
* Scion : jeune arbre greffé en pied à la fin de la première année de végétation du greffon.
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Fiche d'identité
D'où vient la Triomphe de Vienne ?

Née en 1864 en Isère, la Triomphe de Vienne s'exporte rapidement dans le monde entier, avant de progressivement disparaître après la Seconde Guerre mondiale.

A l'origine, la variété de poire Triomphe de Vienne est née par un semis de hasard, en 1864 en Isère, par Jean Collaud. C'est ensuite Claude Blanchet, horticulteur et pépiniériste à Vienne, qui la baptise Triomphe de Vienne et la diffuse dans le monde entier. En 1893, Jean-Louis Ogier, jardinier chez le Baron de la Polignière à Seyssuel, rapporte au moment du transfert de son exploitation sur les hauteurs de Vienne, à Saint-Benoît, cette nouvelle variété de poire. Depuis plus de cent ans, ces mêmes-poiriers sont toujours cultivés par Jean-François Ogier. En 1934, la Triomphe connaît son heure de gloire : un congrès pomologique la met en avant parmi une dizaine d'autres variétés qui semblaient être les meilleures.
Cette poire est une variété ancienne, au fruit gros, un peu anguleux et allongé. Son épiderme, lorsqu'il est à maturité, est jaune vif. Plus tolérante que la Williams à la tavelure, mais selon certains producteurs, elle serait sensible au feu bactérien. La récolte se pratique dans la seconde quinzaine d'août et le fruit se consomme de fin août à début septembre, assez rapidement car sa conservation est limitée. Ce poirier a la réputation d'être très fertile et c'est une variété alternante, c'est-à-dire qu'elle donne beaucoup de fruits une année et peu l'année suivante. Mais, le contexte après-guerre à la fin des années 1940, met l'accent sur des filières basées sur les bassins de productions, et conduit petit à petit à la disparition de la Triomphe.
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De l'arbre à l'assiette
La transformation de la Triomphe

La mairie a acheté un peu plus d'une tonne de Triomphe de Vienne en septembre 2009 et 2010 - principalement auprès de Jean-François Ogier - pour les faire tester aux professionnels des métiers de bouche et les distribuer dans la cuisine centrale. Des tests de conservation du produits ont aussi été réalisés. Les restaurateurs et artisans ont apprécié la qualité de cette poire qui reste ferme à l'épluchage et ne rend pas beaucoup de jus. Jugée fine et élégante, sucrée, peu acide et très goûteuse, la Triomphe de Vienne semble avoir conquis un premier maillon de la chaîne, chargée de sa revalorisation. Le large public, quant à lui, note un aspect peu appétissant mais s'accorde sur le fait que c'est une bonne poire, pas granuleuse.
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