Richard Didier
60 ans d'humanisme et de pragmatisme
Portrait / A 84 ans, Richard Didier pourrait ressasser le bon vieux temps. Pour lui, il n'en est rien. Sa formation, son expérience d'agriculteur et de grand responsable agricole lui procurent un esprit aiguisé lui permettant d'apporter une analyse pointue des dossiers qu'il suivait jusque-là. Avec toujours un fonds de bonté et d'humanisme indéracinables.
Tenter de retracer la vie professionnelle de Richard Didier, c'est traverser un demi-siècle (60 ans en réalité) d'une épopée agricole au cours de laquelle tous les espoirs étaient permis. Car lorsqu'il vous raconte sa vie, c'est aussi une grande partie de l'histoire et des évolutions des organisations professionnelles que cet agriculteur à la retraité de Gillonay, vous dévoile. De la Jeunesse agricole catholique (JAC) à la section des anciens exploitants, en passant par le cercle des jeunes agriculteurs, la FDSEA et la FNSEA, la chambre d'agriculture ou bien encore les organisations techniques (notamment le centre de gestion, coopération...), Richard Didier a été totalement impliqué dans leur fonctionnement à des degrés de responsabilités divers, souvent même, nationaux.
Au service de la collectivité
S'il a eu l'occasion de vivre toutes ces responsabilités, « c'est un peu l'effet du hasard, ou celui de la boule de neige, reconnaît-il, dans la mesure où quand vous acceptez un poste, vous êtes amenés à être sollicité pour d'autres fonctions en raison de l'expertise que vous acquérez au fur et à mesure ». Cette vision modeste des choses doit être tempérée par une volonté farouche de s'impliquer, d'être au service de la collectivité. Une attitude grandement favorisée par l'appartenance à la JAC qu'il a très tôt fréquentée, dès la Seconde Guerre mondiale, où à peine adolescent il fut animateur, puis secrétaire, de groupes du côté de Saint-Antoine-l'Abbaye, commune qui l'a vu naître. « La vie agricole locale était importante, précise-t-il, à Saint-Antoine, il y avait 160 exploitations ». La JAC animait non seulement la vie locale, mais participait également à la formation technique et intellectuelle des agriculteurs. « C'était une organisation qui poussait à l'engagement des hommes, pour que chacun joue un rôle pour la société, pour que chacun apporte sa pierre à l'érection d'un monde meilleur ».
Le fossé américain
Cet état d'esprit, bien intégré par le jeune homme, est doublé d'une ouverture d'esprit qui le pousse à s'intéresser à de nombreuses expériences. Ainsi, quand la confédération générale de l'agriculture (CGA) le présente comme candidat à un voyage aux Etats-Unis, il passe l'examen de sélection avec enthousiasme et est classé 23ème sur les 40 heureux élus (dont quatre de Rhône-Alpes, Pierre Cormorèche, Johanès Beauquis, André Chauvet et lui). « J'y ai passé six mois, stagiaire dans deux exploitations, où j'ai pu mesurer le fossé qui séparait les avancées américaines et la situation française. Les Américains vivaient déjà dans une société d'abondance, quand nous nous achetions encore l'essence dans des bidons de cinq litres à l'épicerie, pour les rares tracteurs présents dans nos campagnes. Eux en étaient, déjà, à deux tracteurs pour une ferme de 40 hectares ». Cette expérience certainement fondamentale dans sa vie, lui a valu, à son retour, d'être beaucoup sollicité pour des conférences organisées par la JAC et la FDSEA. Elle a aussi conforté son goût pour les innovations pour lesquelles il avait une attention particulière. Ainsi, à son retour du service militaire en 1949, il devient exploitant dans une ferme du Chevallon-de-Voreppe, qui appartenait à M. Valls, ingénieur agronome, qui y expérimentait de nouvelles techniques. « Il avait essayé le binage du blé et le désherbage chimique du maïs, ainsi que la production de gaz de fumier », se souvient-il.
Confiance
Fort de son expérience américaine, il a vite succombé aux charmes de la mécanique : « C'est à cette époque que j'ai acheté mon premier tracteur, mais seulement parce qu'un état d'esprit particulier régnait. Un ancien dirigeant de la JAC, Jean Terpen, était concessionnaire Ford/Fergusson à Meylan. Fidèle aux préceptes du mouvement, afin de favoriser l'essor des jeunes agriculteurs, il m'a vendu un tracteur sans que je le paye immédiatement. En réalité, je lui ai remboursé assez rapidement car ma productivité a été démultipliée, moi qui ne travaillait qu'au mulet et aux boeufs de trait jusque-là. Dans ma vie, les gens m'ont souvent fait confiance. J'ai eu la chance en particulier des rencontrer des amis comme Fréjus Michon et Albert Genin ».
Au Chevallon-de-Voreppe, Richard Didier n'y restera que trois ans, dont un an en doublon avec la ferme de Montgontier à Gillonay. « C'est un peu le hasard de la vie, avance-t-il, surtout qu'il a fallu que je me décide à la prendre en moins de huit jours ». Un choix vraisemblablement judicieux, puisque depuis, la ferme est toujours travaillé par Jean-Louis, l'aîné des neuf enfants de Richard Didier.
Cette exploitation, composée pour moitié d'un troupeau mixte et pour moitié de céréales, lui donne l'occasion d'approfondir son goût pour l'expérimentation et de développer également sa vision de la filière grandes cultures. « C'est un peu ce qui m'a fait devenir l'homme des céréales de la FDSEA », reconnaît-il. Et par là, être impliqué dans d'autres organisations : AGPB, AGPM au sein desquelles il a occupé des responsabilités nationales, mais aussi à la chambre d'agriculture de l'Isère.
Gérer, c'est également dissoudre
Le pragmatisme qui l'anime lui fait prendre des initiatives, en matière d'organisation de la filière. « J'ai été l'initiateur de l'usine d'aliment de bétail DNA à La Côte-Saint-André, avance-t-il, car l'idée de maîtrise de la valeur ajoutée avait avancé». Initiative également dans le domaine de la gestion des entreprises avec la création du centre de gestion en 1957 : « On a pu ainsi faire passer une génération d'agriculteurs d'une simple gestion de trésorerie, à une gestion plus dynamique de leur entreprise »; toujours ce fameux précepte de la recherche d'un meilleur fonctionnement de la société, pour améliorer le bien-être des exploitants.
Mais Richard Didier, reconnu par l'ensemble de ses pairs pour ses capacités de gestionnaire et ses qualités d'écoute, s'est également occupé de plusieurs liquidations d'entreprises. Ce ne sont pas les épisodes les plus faciles, mais ils ne lui ont pas laissé de mauvais souvenirs. « J'ai ainsi été appelé pour arrêter l'activité d'Alpes porcelets, de la fruitière traditionnelle du Guiers, d'une société régionale d'informatique agricole, de la coopérative d'élevage dauphinoise et de la coopérative d'Attignat-Oncin. J'ai également dissout l'Arer* quand la chambre régionale d'agriculture a été créée. Toutes ces expériences m'ont appris sur le comportement des hommes. L'Arer avait 11 millions de francs d'excédents que nous avons redistribués à trois organismes à but non lucratif. La somme n'était négligeable pour aucun d'eux. Un seul nous a écrit pour nous remercier... ». Le ton ne recèle aucune amertume, à peine un amusement teinté de philosophie. Les restes des enseignements de la JAC sans doute.
*Association régionale d'économie rurale
Jean-Marc Emprin
----- ENCADRE ----------------------------------------------------------------------------------------------------
SURTITRE
Une vie de responsabilités
CHAPEAU
Parmi les nombreuses responsabilités de Richard Didier, il faut noter celle de secrétaire général national du Cercle des jeunes agriculteurs, et de son accès à trois reprises au conseil d'administration de la FNSEA : une première fois après 1955 en tant que représentant des jeunes agriculteurs, dans les années 70 comme président de la FDSEA de l'Isère, dans les années 1990-2000 au titre de président de la Section nationale des anciens exploitants.
Il a été aussi à l'origine de groupements de vulgarisation agricole, de l'Adasea, de Cuma et de la coopérative Dauphinoise.
Il exerça également plusieurs mandats au conseil économique et social régional. Il y présida en particulier la commission « agriculture et développement rural ».
JME
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Au service de la collectivité
S'il a eu l'occasion de vivre toutes ces responsabilités, « c'est un peu l'effet du hasard, ou celui de la boule de neige, reconnaît-il, dans la mesure où quand vous acceptez un poste, vous êtes amenés à être sollicité pour d'autres fonctions en raison de l'expertise que vous acquérez au fur et à mesure ». Cette vision modeste des choses doit être tempérée par une volonté farouche de s'impliquer, d'être au service de la collectivité. Une attitude grandement favorisée par l'appartenance à la JAC qu'il a très tôt fréquentée, dès la Seconde Guerre mondiale, où à peine adolescent il fut animateur, puis secrétaire, de groupes du côté de Saint-Antoine-l'Abbaye, commune qui l'a vu naître. « La vie agricole locale était importante, précise-t-il, à Saint-Antoine, il y avait 160 exploitations ». La JAC animait non seulement la vie locale, mais participait également à la formation technique et intellectuelle des agriculteurs. « C'était une organisation qui poussait à l'engagement des hommes, pour que chacun joue un rôle pour la société, pour que chacun apporte sa pierre à l'érection d'un monde meilleur ».
Le fossé américain
Cet état d'esprit, bien intégré par le jeune homme, est doublé d'une ouverture d'esprit qui le pousse à s'intéresser à de nombreuses expériences. Ainsi, quand la confédération générale de l'agriculture (CGA) le présente comme candidat à un voyage aux Etats-Unis, il passe l'examen de sélection avec enthousiasme et est classé 23ème sur les 40 heureux élus (dont quatre de Rhône-Alpes, Pierre Cormorèche, Johanès Beauquis, André Chauvet et lui). « J'y ai passé six mois, stagiaire dans deux exploitations, où j'ai pu mesurer le fossé qui séparait les avancées américaines et la situation française. Les Américains vivaient déjà dans une société d'abondance, quand nous nous achetions encore l'essence dans des bidons de cinq litres à l'épicerie, pour les rares tracteurs présents dans nos campagnes. Eux en étaient, déjà, à deux tracteurs pour une ferme de 40 hectares ». Cette expérience certainement fondamentale dans sa vie, lui a valu, à son retour, d'être beaucoup sollicité pour des conférences organisées par la JAC et la FDSEA. Elle a aussi conforté son goût pour les innovations pour lesquelles il avait une attention particulière. Ainsi, à son retour du service militaire en 1949, il devient exploitant dans une ferme du Chevallon-de-Voreppe, qui appartenait à M. Valls, ingénieur agronome, qui y expérimentait de nouvelles techniques. « Il avait essayé le binage du blé et le désherbage chimique du maïs, ainsi que la production de gaz de fumier », se souvient-il.
Confiance
Fort de son expérience américaine, il a vite succombé aux charmes de la mécanique : « C'est à cette époque que j'ai acheté mon premier tracteur, mais seulement parce qu'un état d'esprit particulier régnait. Un ancien dirigeant de la JAC, Jean Terpen, était concessionnaire Ford/Fergusson à Meylan. Fidèle aux préceptes du mouvement, afin de favoriser l'essor des jeunes agriculteurs, il m'a vendu un tracteur sans que je le paye immédiatement. En réalité, je lui ai remboursé assez rapidement car ma productivité a été démultipliée, moi qui ne travaillait qu'au mulet et aux boeufs de trait jusque-là. Dans ma vie, les gens m'ont souvent fait confiance. J'ai eu la chance en particulier des rencontrer des amis comme Fréjus Michon et Albert Genin ».
Au Chevallon-de-Voreppe, Richard Didier n'y restera que trois ans, dont un an en doublon avec la ferme de Montgontier à Gillonay. « C'est un peu le hasard de la vie, avance-t-il, surtout qu'il a fallu que je me décide à la prendre en moins de huit jours ». Un choix vraisemblablement judicieux, puisque depuis, la ferme est toujours travaillé par Jean-Louis, l'aîné des neuf enfants de Richard Didier.
Cette exploitation, composée pour moitié d'un troupeau mixte et pour moitié de céréales, lui donne l'occasion d'approfondir son goût pour l'expérimentation et de développer également sa vision de la filière grandes cultures. « C'est un peu ce qui m'a fait devenir l'homme des céréales de la FDSEA », reconnaît-il. Et par là, être impliqué dans d'autres organisations : AGPB, AGPM au sein desquelles il a occupé des responsabilités nationales, mais aussi à la chambre d'agriculture de l'Isère.
Gérer, c'est également dissoudre
Le pragmatisme qui l'anime lui fait prendre des initiatives, en matière d'organisation de la filière. « J'ai été l'initiateur de l'usine d'aliment de bétail DNA à La Côte-Saint-André, avance-t-il, car l'idée de maîtrise de la valeur ajoutée avait avancé». Initiative également dans le domaine de la gestion des entreprises avec la création du centre de gestion en 1957 : « On a pu ainsi faire passer une génération d'agriculteurs d'une simple gestion de trésorerie, à une gestion plus dynamique de leur entreprise »; toujours ce fameux précepte de la recherche d'un meilleur fonctionnement de la société, pour améliorer le bien-être des exploitants.
Mais Richard Didier, reconnu par l'ensemble de ses pairs pour ses capacités de gestionnaire et ses qualités d'écoute, s'est également occupé de plusieurs liquidations d'entreprises. Ce ne sont pas les épisodes les plus faciles, mais ils ne lui ont pas laissé de mauvais souvenirs. « J'ai ainsi été appelé pour arrêter l'activité d'Alpes porcelets, de la fruitière traditionnelle du Guiers, d'une société régionale d'informatique agricole, de la coopérative d'élevage dauphinoise et de la coopérative d'Attignat-Oncin. J'ai également dissout l'Arer* quand la chambre régionale d'agriculture a été créée. Toutes ces expériences m'ont appris sur le comportement des hommes. L'Arer avait 11 millions de francs d'excédents que nous avons redistribués à trois organismes à but non lucratif. La somme n'était négligeable pour aucun d'eux. Un seul nous a écrit pour nous remercier... ». Le ton ne recèle aucune amertume, à peine un amusement teinté de philosophie. Les restes des enseignements de la JAC sans doute.
*Association régionale d'économie rurale
----- ENCADRE ----------------------------------------------------------------------------------------------------
Parmi les nombreuses responsabilités de Richard Didier, il faut noter celle de secrétaire général national du Cercle des jeunes agriculteurs, et de son accès à trois reprises au conseil d'administration de la FNSEA : une première fois après 1955 en tant que représentant des jeunes agriculteurs, dans les années 70 comme président de la FDSEA de l'Isère, dans les années 1990-2000 au titre de président de la Section nationale des anciens exploitants.
Il a été aussi à l'origine de groupements de vulgarisation agricole, de l'Adasea, de Cuma et de la coopérative Dauphinoise.
Il exerça également plusieurs mandats au conseil économique et social régional. Il y présida en particulier la commission « agriculture et développement rural ».
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------