A l'écoute de la zone
Il y a des paysages qu'on ne se lasse pas de contempler. Et d'autres que l'on traverse chaque jour, en oubliant de les regarder, tant ils sont banals, insipides, moches à force d'être aménagés, rationalisés, malmenés. Ces territoires ont pourtant des choses à nous dire. C'est en tout cas ce dont est convaincu le Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement de l'Isère (CAUE) qui, avec la complicité d'un musicien, en a mis trois « sur écoute » et construit, à partir de cette matière sonore, trois parcours livrés à la curiosité du public.
Proposé dans le cadre de l'opération Paysage -> Paysages, ce tour operator inédit a démarré le 12 janvier, avec une visite des environs de Bourgoin-Jallieu. Il s'est poursuivi trois semaines plus tard par une visite de la zone industrialo-portuaire de Salaise-sur-Sanne et s'est achevé dans les environs de Grenoble. A chaque fois, le principe est le même : une trentaine de passagers, habitants, élus, étudiants, paysagistes, techniciens ou responsables territoriaux, montent dans un bus et se laissent embarquer dans un « voyage sonore » très particulier.
Prendre le temps d'écouter
En cette froide après-midi d'hiver, quand Claudius Thomas monte dans le car stationné à côté de la péniche d'Inspira, la zone industrialo-portuaire de Salaise-sur-Sanne, il ne sait pas forcément ce qui l'attend. Le trajet, il le connaît par cœur. Mais le premier adjoint chargé des bâtiments et de l'espace public de Sablons ne l'a jamais appréhendé de cette manière, sous un angle sonore. « Le bruit, la circulation, on a l'habitude, on ne se rend même plus compte », reconnaît-il. Sauf que là, dans le bus, il ne s'agit plus de bruit, mais de cris de corneille, du souffle du vent, du fracas de la pluie, du ronronnement des machines agricoles, autant de sons capturés quelques semaines plus tôt par le musicien-chercheur Henri Torgue, et recomposés en une suite de petits paysages sonores. « Essayez de rendre votre écoute disponible, conseille le compositeur. Il faut prendre le temps. Sans durée, on n'entend rien. »
Calés dans leur sièges, les passagers ouvrent grand leurs yeux et leurs oreilles. Le bus démarre, traverse la commune de Sablons, entre pastilles de vergers et lotissements, longe le Rhône, puis le franchit avant de grimper entre les vignes plantées sur les hauts de Serrières. « Ça fait un drôle d'effet, confie Claudius Thomas. On ne conduit pas et on est en hauteur. On domine le paysage. C'est tellement différent. Là, on prend le temps d'écouter et de réfléchir. » Pendant le trajet, les haut-parleurs diffusent le témoignage d'un riverain qui a vécu là il y a 25 ans. Il raconte sa vie au bord du fleuve. « Ce lien avec le Rhône n'existe plus... », regrette l'élu.
Perception visuelle bousculée
Après un petit tour dans les coteaux de saint-joseph, le bus redescend et se poste à mi-pente, au-dessus de la vallée. Le chauffeur coupe le moteur. Dans l'habitacle, soudain, résonnent les cris lugubres des corvidés, l'aboiement d'un chien, des coups de fusil... Le vent se met à souffler, une cloche sonne quatre heures. Un paysage de campagne hivernale se compose dans les têtes, alors même que se déploie - « en vrai » - le tableau complexe de la zone industrialo-portuaire de Salaise. L'effet est déroutant. La perception visuelle est chahutée par l'écoute.
Quelques minutes plus tard, le car repart. Il redescend et va se perdre dans un non-lieu de la zone industrielle. Ses haut-parleurs racontent l'histoire de la transformation du paysage, celle de Roussillon et du « couloir de la chimie », qui s'est développé le long du Rhône au lendemain de la première Guerre mondiale. A travers les vitres, on aperçoit ici, un silo de la Dauphinoise, là une unité de traitement de déchets verts, une centrale à béton.
Le bus fait une nouvelle halte, au droit d'un champ de maïs cette fois. Au loin, un décor d'usines pétrochimiques. « Ici, l'efficacité a pris le pas sur la qualité », observe Serge Gros, directeur du CAUE. C'est un fait, mais les compositions sonores et musicales d'Henri Torgue provoquent une distorsion. Décalé, le son invite l'esprit à s'envoler, au-delà de la laideur apparente. Perplexité sur les visages. « Ça me fait prendre conscience qu'on est dans une zone qui est vraiment polluée, admet Claudius Thomas. Je vivais sans doute trop dedans pour m'en rendre compte. Avec ce voyage, on voit les choses autrement. Il y a sûrement moyen d'améliorer les choses sans que les usines soient en faillite. Nous, les élus, nous ne sommes pas assez forts face aux gros industriels. »
A la fin du parcours, de retour à la péniche Inspira, Serge Gros engage les passagers à partager leurs impressions sur ces sites bouleversés par l'activité humaine, où « se télescopent des reliques de nature avec les activités industrielles et nucléaires ». Le directeur du CAUE fait remarquer que « l'agriculture est encore là et se confronte à l'histoire de la pétrochimie. Ça pose la question de la recomposition, de la requalification du paysage à partir des reliques. C'est un territoire qui mérite projet ». Pour lui, la question n'est pas de revenir en arrière, mais de s'interroger sur les possibles à construire.
Groggy
Pas facile. Les voyageurs ont pris conscience de tant de choses en deux heures qu'ils ont un peu de mal à se projeter. « On ressort de là un peu groggy, avoue Aymeric Perroy, directeur du service culture et patrimoine de l'Isère. Ce qui me fascine dans ce paysage, c'est de voir la construction de la conurbation selon les axes tracés, la localisation des activités, le mitage... On se rend compte que c'est l'homme qui façonne tout ça. La captation sonore rend visible cette différence entre nature et emprise de l'homme. » Vincent Couturier, adjoint au maire de Cheyssieu, a posé son après-midi pour pouvoir participer à l'expérience. Il ne le regrette pas. « Ce qui m'a impressionné, c'est de comprendre d'un coup que ce qui est dicté par la Scot est complètement logique, relève-t-il. Dans les communes rurales, on ne vit pas forcément très bien certaines orientations : on a peur de devenir des cités dortoirs. Avec un parcours comme celui-ci, le regard change. » Et c'était bien la l'objectif du CAUE.
Marianne Boilève
Saison 2 / Pour sa deuxième saison hivernale, l'opération Paysage -> Paysages propose des dizaines d'animations en compagnie d'acteurs issus du monde de la culture et du patrimoine, mais aussi de l'aménagement du territoire, de la protection des espaces naturels, de l'enseignement, du sport et du tourisme.
Paysages en mouvement
Porté par le Département, Paysage -> Paysages est un événement culturel inédit, décliné en « saisons ». Lancé fin 2016, le projet agrège des dizaines d'initiatives qui incitent les Isérois à renouveler leur regard sur le paysage, « notre premier patrimoine commun ». Comme pour contrer le froid polaire, cette seconde saison est placée sous le signe du mouvement. Le public est invité à arpenter le paysage en compagnie de paysagistes, d'historiens, de photographes, de « snowartists », de dessinateurs, de performeurs, de comédiens ou de musiciens, par tous les moyens possibles : en raquettes, à ski, en bus, et même en télécabine.Jusqu'au 16 mars, cinq territoires (Oisans, Vercors, Isère rhodanienne et agglomération grenobloise) proposent un cocktail d'animations organisées autour de « camps de base ». Avant-dernière station avant Grenoble le 16 mars, Vienne accueillera le Camp de base #4, les 10 et 11 mars. Le samedi, la compagnie Délices Dada va concocter une excursion insolite en terre inconnue... toute proche de chez soi. « Pour chacun des territoires visités, nous avons défini un circuit reliant quatre lieux improbables, où l’on fera à chaque fois des rencontres un peu spéciales… », indique Jeff Thiébaut, cofondateur de la troupe. Le même jour sont programmées des balades fluviales (commentées) au fil du Rhône pour découvrir les paysages du Rhône en bateau au départ de l'embarcadère, face à l'office de tourisme de Vienne (11h30, 13h30, 14h30, 15h30).Le dimanche 11 mars, la Fabrique des paysages organise une grande journée participative et créative de 11h à 17h, associant ateliers de dessin géant, ateliers d'écriture et safari photo. Les travaux réalisés seront présentés en fin d'après-midi. Les amateurs pourront également participer à une balade commentée (Vienne vue d'en haut, rendez-vous au belvédère de Pipet, à 15h) ou à une visite secrète de Vienne avec les comédiens de Théâtre et compagnie (départ du musée Saint-Pierre à 15h). Attention, les événements en extérieur peuvent être annulés en cas de fortes intempéries.Agenda et informations pratiques sur le site paysage-paysages.fr