A la recherche de la valeur ajoutée
Depuis l'été, la FDSEA de l'Isère n'a pas ménagé ses efforts pour relever les défis qui se présentent aux agriculteurs. Le Conseil fédéral qui s'est tenu le 18 décembre à La Frette s'inscrit dans la droite ligne de cette mobilisation. Au menu des débats, deux chantiers majeurs : définir une nouvelle méthode de construction des prix dans laquelle les agriculteurs ne soient plus simplement une « variable d'ajustement » et structurer les fiières à l'échelle du territoire de façon à pouvoir répondre aux débouchés identifiés dans le cadre du Pôle agroalimentaire qui se met en place à l'échelle du département. « L'Isère n'est pas à la traîne, a rappelé le président Denolly aux agriculteurs qui avaient fait le déplacement, en dépit d'une météo excrécrable. Depuis trois ans, l'Isère initie et accompagne le Pôle agroalimentaire. C'est une chance pour nous. Mais c'est parfois difficile à rendre concret. Personnellement, dans la filière fruits et légumes, je vois bien aussi qu'il faut vaincre des réticences. Mais nous devons nous y atteler. Nous devons tenter de nous approprier ensemble des pistes crédibles et solides, qui permettront de mieux répartir la valeur ajoutée. »
Produire pour qui et pour quoi ?
Par la voix de Jérôme Crozat, le syndicat majoritaire se dit « prêt à travailler avec tout le monde, surtout si les perspectives de fidélisation s'inscrivent dans la durée ». « C'est le moment de construire de nouveaux partenariats », insiste l'élu, s'appuyant sur les démarches initiées ici et là par les agriculteurs. Pascal Denolly évoque notamment le travail réalisé dans l'Ouest par la coopérative Terrena, qui a embarqué près de 30 000 producteurs dans le sillage de la « Nouvelle Agriculture » (1). Dans les Landes, les producteurs de maïs et de volailles expérimentent une autre voie depuis les années 80. C'est ce qu'a expliqué Daniel Peyraube, producteur de maïs, éleveur et président de l'Association générale des producteurs de maïs (AGPM). « Notre métier, nous ne saurons le défendre qu'en étant attelés à l'aval, souligne le Landais. On produit pour qui et pour quoi ? » Et de préciser que l'AGPM a fait le choix de créer une interprofession avec les entreprises semencières de façon à structurer la filière en France.
« L'intérêt de l'interprofession, ce qui fait notre force, c'est que nous travaillons ensemble et que cette expertise nous permet de répondre aux besoins du marché, explique Daniel Peyraube. Il est capital d'être en étroite relation avec nos outils économiques. Car on ne peut pas produire un produit dont on ne connaît pas les débouchés. » C'est ainsi que les producteurs et les transformateurs de maïs du Sud-Ouest se sont rapprochés de la filière animale (volailles et porc), l'idée étant de « faire en sorte que la valeur ajoutée ne nous échappe pas ». Cerise sur le gâteau : la filière a mis en place un mécanisme de péréquation qui permet d'assurer un revenu linéaire au producteur. « On prélève des fonds par cotisation pour alimenter une caisse de consolidation qui fonctionne en cas de crise, décrit le président de l'AGPM. Ce mécanisme, il faut le faire vivre. Ce n'est pas simple. Quand on a des stocks, il faut baisser la production, tout en maintenant la marge brute. Quand le marché tire, c'est facile. Quand il est en déclin, on s'aperçoit de la robustesse du système. L'intérêt, c'est que tout le monde se sent mobilisé. »
Des poules pour sécuriser la production de céréales
Bernard Clavel, producteur de céréales et d'œufs dans le Trièves, explique que, depuis 2011, la coopérative Dauphinoise s'est engagée dans une démarche similaire avec son pôle œuf. « A l'origine, il s'agissait de sécuriser une partie de la production de céréales, raconte-t-il. Depuis le rapprochement avec Baby Coque, en 2016, la filière s'est étoffée et permet d'écouler 76 000 tonnes d'aliments, fabriqués avec des céréales produites localement. » Et la dynamique ne fait que s'amplifier. « Demain, de grandes marques vont arrêter de commercialiser de l'œuf cage. Pour nous, le développement de l'œuf alternatif est impératif. Il faudrait une dizaine de poulaillers de 20 000 poules par an pour faire face à la demande. »
Dans le secteur laitier, les perspectives sont un peu plus compliquées, ont fait remarquer Jean-Paul Picquendar, directeur régional de Sodiaal, Jean-Michel Bouchard, président de l’OP multientreprises saint-marcellin et Jean Robin-Brosse, président de l’OP Danone Sud-Est lors de la table-ronde qui a parachevé le Conseil fédéral. En effet, les éleveurs se retrouvent face à une crise sans précédent : le département comptait 947 exploitations laitières en 2007 ; il en totalise 600 aujourd’hui. Depuis la fin des quotas en 2015, chacun y est allé de sa solution. La coopérative Sodiaal a « travaillé sur l’équation laitière » : mise en place de la gestion volume/prix (A et B), travail sur le mix et développement de la gamme fromage, croissance externe, relance du bio et plan stratégique sur le grand export.
Bio et marque de producteurs
Pour sa part, Jean-Michel Bouchard croit en l’union des producteurs dans la négociation avec les laiteries, qui, de leur côté, préfèreraient traiter indépendamment avec leurs apporteurs. Unis dans la qualité : le représentant sait que les signes de qualité sont une piste de valorisation. « Mais les producteurs ont eu du mal à se l’approprier », regrette-t-il. Le dossier de l’IGP saint-félicien est pourtant bien engagé. Le label permettrait d’absorber les volumes de lait excédentaires du saint-marcellin et de conforter les revenus. Jean-Michel Bouchard observe également un retour de la filière lait cru, porté par l’Etoile du Vercors, à la condition que les producteurs soient irréprochables sur les pathogènes. Il insiste sur la valeur apportée par la qualité du lait, énonçant l’idée de mettre en place des outils pour accompagner les éleveurs dans l’amélioration de leurs pratiques. Bien entendu, le bio a aussi le vent en poupe « mais ça ne se fait pas du jour au lendemain ». Les autres pistes évoquées sont le créneau des marques de lait, en posant clairement la question de créer un nouveau produit ou de faire avec l’existant.
Pour Jean Robin-Brosse, « il ne faut pas considérer la crise du lait simplement au regard du prix payé au producteur ». Le représentant se bat pour « la prise en compte des coûts de production dès l’ouverture des contrats ». Une des pistes certaines serait d’obtenir une liste des produits fabriqués dans les grandes usines de transformation iséroises afin de pouvoir travailler avec la restauration hors domicile dans des filières locales. Mais l’exercice s’avère compliqué.
Les responsables estiment que les productions sans OGM devraient être valorisées, de même que le pâturage ou la montagne. Jérôme Crozat, secrétaire général de la FDSEA38, propose quant à lui de reprendre la main sur le lait, quitte à le racheter par contractualisation, pour le revendre. « L’avenir n’est pas seulement dans la contrainte », ajoute Jean Robin-Brosse en mettant en avant les possibilités de diversification des revenus des exploitations laitières dans les énergies renouvelables.
Marianne Boilève et Isabelle Doucet
(1) La « Nouvelle Agriculture » est un projet stratégique conduit par Terrena qui vise à produire plus et mieux avec moins, tout en créant un lien direct entre agriculteurs et consommateurs.
Sodiaal
Un nouveau segment entre le bio et le standard
« Le projet de collecte spécifique de Sodiaal s'inscrit-il dans une logique de progrès ou risque-t-il de casser ce qui existe déjà ? », demande Pascal Denolly à Jean-Paul Picquendar, directeur régional de Sodiaal. La position de la première coopérative laitière de France est claire : remonter le segment, c'est-à-dire créer un nouveau marché entre le bio et le standard. On ne parle pas de quelques millions de litres de lait, mais de plusieurs centaines de millions et peu de laiteries peuvent s'y attaquer. Le projet de collecte spécifique reprend les mêmes principes que la dizaine d'initiatives déjà existantes en France, à l'image de C'est qui le patron ?! (CQLP ?!) Son point de départ est une enquête auprès des consommateurs sur leurs attentes en termes de qualité du lait et de prix. « Les quatre piliers de la démarche sont la rémunération, l'essentiel de la hausse revenant au producteur ; la qualité et le non OGM ; le pâturage et le bien-être animal qui sera caractérisé par de la formation », détaille Jean-Paul Picquendar. Dans le quart Sud-Est, l'objectif est d'atteindre une collecte de 160 millions de litres de lait, intéressant 550 exploitations sur les 2 000 collectées. Mais un principe régit la démarche, celui de la redistribution. « Toute la valorisation sera abondée dans une cagnotte et redistribuée sur l'ensemble des volumes », précise le directeur régional.Les discussions entre Sodiaal et la GMS sont en cours, la distribution y cherchant aussi son intérêt. « Au final, c'est le consommateur qui décide », affirme Jean-Paul Picquendar. La collecte et la transformation devraient se déployer progressivement en 2018 et 2019 autour des sites Candia : Vienne, La Talaudière, Awoingt, Campbon et Lons. Des réunions d'information auprès des producteurs ont eu lieu en région.
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