" A tout âge : faire société "
Quelles sont les notions qui se cachent derrière ces quelques mots « A tout âge : faire société » ?
« Il s'agit d'abord d'une proposition formidablement positive que je trouve particulièrement bienvenue dans une époque qui nous fait douter chaque jour de notre capacité à « faire société » et notamment à introduire dans ce projet les générations les plus âgées. Il s'agit de l'importance des relations entre les générations. Comment les lier sans les opposer ? Comment les plus anciens peuvent apporter aux plus jeunes et les plus jeunes aux plus anciens ? Lier les générations, c'est tisser du lien social. Mais nous devons nous demander ce qu'est le lien social ? Pour moi, il est construit d'une histoire commune qui doit être racontée et partagée. Sans cette transmission, l'histoire sera interrompue et les jeunes générations seront privées de l'histoire qui les a fait. Le lien social est aussi fait de références à nos valeurs républicaines - la liberté, l'égalité et la fraternité - qui sont le fondement de notre manière de vivre en société. Mais il ne peut y avoir d'égalité et de fraternité que si nous cultivons un lien de solidarité, c'est-à-dire que chacun doit contribuer selon ses moyens et quelque soit son âge.
Ainsi, « faire société », c'est transmettre une histoire, une culture au travers des générations qui se succèdent et vivent ensemble. « Faire société », c'est également partager des rituels qui lient les générations entre elles et les membres d'une communauté. Il peut s'agir de rituels autour de la naissance, de la mort, du mariage, mais aussi au moment de l'entrée dans la vie professionnelle ou à la retraite. Ils ne sont pas forcément religieux. Aujourd'hui, ils sont de plus en plus fragilisés, mais j'estime qu'il serait important qu'ils soient resacralisés ou repartagés ».
Le développement des nouvelles technologies ne creuse-t-il pas encore davantage l'écart entre les générations ?
« Il faut faire en sorte qu'elles les relient plutôt qu'elles ne les opposent. D'où l'intérêt de ces initiatives qui se multiplient un peu partout pour permettre aux plus âgés d'accéder à leur utilisation. Mais aussi dans la sphère privée. Ainsi, il n'est pas absurde que des grands-parents demandent à leurs petits-enfants de les aider à ouvrir un compte facebook pour les suivre, surtout quand ils ont distants les uns des autres. Cela ne remplace pas une relation directe, mais l'entretient. J'estime que les personnes âgées ne peuvent se permettre de dédaigner ces technologies. Elles doivent faire l'effort de s'initier à leur utilisation. Et les jeunes doivent faire l'effort de les aider. C'est une source de joie pour tous.
Le développement de ces technologies peut d'ailleurs jouer un rôle encore plus important en milieu rural où les difficultés de déplacements ont tendance à isoler. Bien sûr que cela ne suffit pas. Mais ce n'est pas une raison de s'en priver ».
Pensez-vous que la société française porte un regard négatif sur la vieillesse ?
« Globalement, il n'est pas exagéré de le dire. Ce qui est célébré, c'est d'être jeune. Etre vieux est déprécié. Tous les symboles liés à la vieillesse le sont. On peut vieillir, mais cela ne doit ni se voir, ni se savoir. Les exemples qui le prouvent sont tellement nombreux ! Pourtant, les personnes âgés ont beaucoup à offrir à la société. D'abord sur le plan économique. Ils sont créateurs d'emplois. Ils sont aussi consommateurs. Mais ce n'est pas qu'au regard de l'argent qu'ils sont intéressants. Attention à la silver économie (l'économie au service des âgés, ndlr). S'il faut s'en réjouir, il ne faut pas limiter les personnes âgées à cela. Aux personnes qui le pensent, je réponds qu'elles oublient l'essentiel. La vieillesse, c'est notre avenir. Personnellement et collectivement. Quand les personnes deviennent très âgées, qu'elles perdent en autonomie, si on les regarde avec attention et bienveillance, elles nous permettent de nous interroger sur le sens de la vie. Ce faisant, elles nous rendent un service inestimable. Grâce aux « vieux », les jeunes deviennent des philosophes ».
Propos reccueillis par Isabelle Brenguier