Abattage : y'a trop d'saisons !
« Une fois n'est pas coutume, j'aimerais commencer par une note d'optimisme : France Agrimer, dans ses dernières prévisions, estime que la production française de bovins finis devrait augmenter de 3% en 2014, alors qu'elle était en baisse de 5% en 2013. » Eric Chavrot est homme à croire en l'avenir. Lors de l'assemblée générale de Dauphidrom, le président de la coopérative s'est félicité, chiffres à l'appui, d'un bon maintien de l'activité en dépit d'un contexte morose. Dauphidrom affiche en effet un chiffre d'affaires légèrement supérieur à 20 millions d'euros pour 2013, en hausse de 6,7%, et dégage un bénéfice de 116 740 euros. « C'est bien la preuve, ajoute Eric Chavrot, que notre engagement dans la structure d'aval Sicarev continue de séduire les éleveurs. » Et le président d'avancer les raisons de ce succès : « La maîtrise des outils par les éleveurs, la proximité de ces outils, la transparence, l'implication des producteurs dans leur filière via la contractualisation... »
« Un système gagnant-gagnant »
Présentée comme « un système qui se veut gagnant-gagnant », la contractualisation existe depuis une dizaine années au sein du groupe Sicarev, mais n'a pour l'instant été choisie que par une cinquantaine d'adhérents de Dauphidrom, sur les 400 qui confient régulièrement leurs bêtes à la coopérative. Si elle présente des avantages non négligeables pour les éleveurs (gestion informatisée des plus-values, planification des sorties, collecte prioritaire, paiement sur la base de la grille « achat en ferme »...), elle permet aussi à la coopérative d'anticiper sur la production à venir, donc de saisir des opportunités commerciales et gagner en compétitivité. D'où cette logique « gagnant-gagnant » qui a conduit à reverser un peu plus de 23 000 euros à 36 éleveurs contractualisés en 2013.
Vers une régularité de la production?
Derrière ce discours « promotionnel », il fallait en entendre un autre, qui a fait l'objet d'un intéressant (et épineux) débat sur la saisonnalité des productions et la capacité des éleveurs à fournir des animaux (ou du lait) en période de tension. Invité à participer aux échanges, Jean-Paul Bourget, conseiller laitier Sodiaal pour l'Isère, la Drôme et l'Ardèche, a expliqué en quoi la régularité de la production constituait un enjeu stratégique pour le collecteur, qui doit faire tourner ses usines tout au long de l'année. « Entre les 90 000 litres collectés par semaine en mai et les 70 000 de septembre, l'amplitude saisonnière des livraisons journalières de lait est d'environ 23% », a précisé le technicien de Sodiaal, faisant remarquer qu'en Allemagne, au Pays-Bas ou au Danemark, cette amplitude variait entre 13 et 15%. L'intérêt des collecteurs est donc de parvenir à « linéariser » la production pour éviter les surcoûts liés aux questions de production, de transport et de flux. Pour tenter de convaincre son auditoire, l'expert s'est livré à un rapide petit calcul : les excédents des mois d'avril, mai et juin 2012 ont mis sur le marché 42 millions de « lait Spot » (lait low cost), ce qui représente un manque à gagner de 5,1 millions d'euros (à raison d'une perte de 122 euros par 1 000 litres de lait).
Contrastes saisonniers
Le constat est identique dans la filière viande bovine, où les contrastes saisonniers sont plus forts encore. Dauphidrom collecte environ 200 veaux par mois au printemps, contre 600 en septembre. Une amplitude de 300% qui influe considérablement sur la courbe des prix : les écarts vont de 70 à 80 euros par veau selon la saison, les veaux d'automne ne trouvant preneur qu'à l'export (notamment vers l'Espagne à prix cassés), puisque la filière veau de boucherie ne peut les absorber. Même chose pour les vaches de réformes. D'où la nécessité de lisser la production sur l'année. « Notre objectif est d'abattre 450 vaches laitières par semaine, a déclaré Jean-Yves Besse, le directeur de la coopérative. Aujourd'hui nous sommes à 400. Il n'y a pas de problème au printemps, mais en été, nous ne sommes plus qu'à 200 vaches par semaines, alors que les gens continuent de manger de la viande ! » Pour combler ce « manque à abattre » estival, Dauphidrom substitue de jeunes bovins aux vaches laitières. Mais sur le marché européen, ce calcul ne tient pas : la viande française n'est pas compétitive. Jean-Yves Besse préconise donc de suivre l'exemple de la filière veau de boucherie qui, grâce à sa production régulière, bénéficie d'une cotation régulière. « Ce que nous souhaitons, c'est un étalement des vêlages pour éviter impérativement le pic de sortie du veau en septembre-octobre », conclut-il. Autre axe de travail proposé par Philippe Dumas, président du groupe Sicarev : sevrer les veaux d'automne pour les engraisser et abattre les jeunes bovins (laitiers ou mixtes) à la période de soudure (avril-juin).
Pierre Gonin, conseiller au Contrôle laitier, sourit : « La saisonnalité, dans l'élevage laitier, on en parle depuis des années. Mais ça ne se fait pas car, si les troupeaux s'agrandissent, la main-d'œuvre, elle, reste la même. » Sans compter les contraintes que cela pose (insémination délicate des vaches en été, saturation des bâtiments, gestion des aires paillées, appétit des animaux, efficacité des rations...)... et le poids des habitudes. Mais les partenaires d'aval ne désarment pas. Et multiplient les incitations pour changer la donne. Eliacoop propose des promotions sur les inséminations en période estivale, Sodiaal pratique une politique incitative, tant sur les prix que sur les volumes, et Dauphidrom mise sur la contractualisation pour sécuriser l'approvisionnement de ses outils d'abattage tout au long de l'année. Apparemment rôdé à ce genre de débat, un éleveur assène : « Ok, mais il faut qu'on nous propose une rentabilité derrière. Si nourrir une bête coûte plus cher que de la vendre, le calcul est vite fait. » Le nerf de la guerre, pour les éleveurs, a plus de poids que l'activité d'une usine.