Agriculture locale versus carte postale
Comme beaucoup de petites communes rurales, Saint-Just-de-Claix fait face à un « afflux de néo-ruraux ». Attirés par « la vie à la campagne » (et un marché de l'immobilier favorable), ces « migrants résidentiels » apportent un souffle bienvenu. « En deux ans, nous avons ouvert deux nouvelles classes », se félicite Sylvain Lambert, conseiller municipal délégué à la culture et à la restauration scolaire. Mais cette évolution a également ses revers. « Il y a souvent une incompréhension entre le monde agricole et cette nouvelle population, constate l'élu. Nous avons des débats sur les cigales, le chant du coq ou les grenouilles dans la mare, quand ce n'est pas l'agriculteur qui est désigné comme le monsieur en combinaison étanche qui va tout polluer. » Voilà pourquoi le conseiller municipal a tenu à provoquer un débat public sur la question le 2 février.
Clichés
Autour de la table, ce jour-là, peu de monde, mais une grande qualité d'échanges. A côté du maire, Joël O'Baton, et de son adjointe, Maryse Monnet, des agriculteurs - plutôt profil bio ou en conversion -, le sénateur Guillaume Gontard, des représentants d'associations et quelques citoyens intéressés par la chose agricole. « Pourquoi est-ce si difficile de s'entendre ? », lance Sylvain Lambert. Parce qu'on ne se connaît pas ou mal, conviennent les participants. « Beaucoup de gens ont des idées reçues et ont gardé une image de l'agriculture d'il y a trois générations, fait remarquer Franck Rousset, éleveur laitier à Chevrières et président de Manger bio Isère. Il faut provoquer des rencontres pour leur permettre de comprendre l'évolution du métier et des techniques. »
Cet effort de pédagogie est d'autant plus nécessaire que certaines pratiques, y compris en agriculture biologique, sont totalement méconnues, et donc sujettes à caution. Comme le montrent les réactions agressives de certains dès qu'ils voient un pulvérisateur, même s'il est rempli d'huiles essentielles. « Nous insistons beaucoup sur la communication entre riverains et nuciculteurs, assure Sylvia Vieughet, présidente de Noix nature santé. Si on voit l'agriculteur appliquer de l'argile, c'est tout blanc : ça pose question. Mais en expliquant, on comprend mieux. Peut-être que le monde agricole n'est pas habitué à communiquer sur ses pratiques... »
Dépasser les clivages
Et c'est parfois le problème. Car agriculteur ou riverain, chacun pense être dans son bon droit, quitte à considérer l'autre comme un gêneur. Car chacun voit que le monde change, mais ne perçoit pas le changement de la même manière. « Nous sommes vraiment dans une période de transition, à la fois de la part des citoyens, mais aussi du fait d'un modèle agricole en bout de course, observe Guillaume Gontard. Le système correspondait à quelque chose à une époque, mais pose problème aujourd'hui. Nous sommes passés d'une certaine agriculture à une autre en très peu de temps. Il faut réfléchir à la manière dont la collectivité peut accompagner cette transition. » Pour le sénateur, la solution passe par des outils comme les plans alimentaires territoriaux (PAT) qui permettent de « mettre tout le monde autour de la table et de sortir du clivage ».
Le parcours de Nicolas Isérable, producteur de noix et « paysan-savonnier » à Chatte, illustre bien cette évolution à marche forcée. « Historiquement, mes parents et mes grands-parents travaillaient en "conventionnel", raconte-t-il. Ils ne se posaient pas la question : il fallait produire. Leur entreprise devait faire du profit. Installé en 2003, j'ai toujours essayé de faire au mieux par rapport à l'impact de mes activités. Aujourd'hui j'ai 50 ans et, il y a deux ans, j'ai entamé la conversion de 20 hectares de terres labourables en bio pour faire de l'huile et produire des savons, afin d'en tirer un maximum de valeur ajoutée. Mais pour désherber, il faut investir dans du matériel difficile à amortir. Je n'ai pas trouvé de collègue prêt à investir avec moi. Parfois, je me retrouve dans des impasses techniques. » Sans compter l'ambroisie.
Le témoignage fait mouche. Les professionnels comprennent très bien la situation, pour l'avoir parfois vécue. Chez les néophytes, on prend soudain la mesure du problème. Et on avance des solutions que l'on croit adaptée. « Pourquoi ne désherbez-vous pas avec un cheval de trait ? », se risque Maryse Monnet. « Ça marche en viticulture, mais dans un champ de blé, c'est vraiment du folklore », sourit Nicolas Isérable. Quand on vous dit que ces deux mondes gagneraient à mieux se connaître...