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Chasse

« Apparaître comme écologiste est devenu un enjeu »

Christophe Baticle, socio-anthropologue spécialiste des questions d'espaces, présentait courant octobre une conférence intitulée « Usages et contestation des sciences : la nature et la communication chez les chasseurs » à la Maison des sciences de l'Homme-Alpes. Il revient sur les différences et points communs entre chasseurs et écologistes.
« Apparaître comme écologiste est devenu un enjeu »

Pourquoi travaillez-vous sur cette thématique ?
« J'étudie tout ce qui relève du conflit car cela fait apparaître des enjeux. Quand on étudie les conflits territoriaux et le monde rural, on tombe forcément sur la chasse. Durant ma thèse, j'ai été traqueux dans une fédération de chasse afin de pénétrer ce milieu qui ressent une défiance de la société. Depuis, je mène parfois des études pour eux et je fais passer des questionnaires pour analyser les comportements. J'en ai déjà plus de 6 000. »

Comment analysez-vous leur communication ?
Dans les années 70, les chasseurs étaient adeptes du « Vivons heureux, vivons cachés »et communiquaient assez peu. Dans les années 80, l'état d'esprit a tourné davantage à l'affrontement avec l'apparition d'une forme de défiance de ce milieu à l'égard des sciences. Les chasseurs opposent une « écologie de trottoir » et une « écologie de terroir ». En 1995 et 2002, le discours des chasseurs était plutôt politique, autour du partie Chasse pêche, nature et tradition. Ensuite, la communication fut plus scientifique, les chasseurs se positionnant comme sentinelles de la nature, chargés de récolter des données, d'alerter et d'effectuer un suivi des populations. On parle de chasse gestion. Aujourd'hui, on semble revenu à un lobbying plus classique, basé sur le réseau et la communication.

On oppose souvent les écologistes et les chasseurs...
Les chasseurs ont adapté la posture de dire « On est des acteurs de la nature. Nous représentons une forme d'écologie, on ne va pas à contre-sens de la nature. ». C'est une forme d'écologie anthropologique à l'inverse de la deep écologie, partagée par les écologistes, qui elle voit l'homme comme un obstacle. Mais dans les faits, les deux veulent préserver les haies et le gibier par exemple. Dans les médias, chaque groupe est obligé d'adopter des positions caricaturales. Le débat se cristallise sur « les vrais écologistes, c'est nous ». Apparaître comme un écologiste est devenu un enjeu, preuve que ce statut a acquis une valeur positive.

Les chasseurs sont beaucoup critiqués par la société pour la mise à mort. Qu'en pensez-vous ?
« Le monde devient aseptisé de certaines choses. Le rapport au vivant et à la mise à mort est en train de changer. Pour justifier leur pratique, les chasseurs avancent souvent l'argument de la tradition. Critiquer la chasse serait critiquer les pratiques populaires. Or, si on parle de la chasse de peuples traditionnels, cela ne gêne pas la population. Ce n'est pas la chasse qui gêne en réalité, c'est l'image populaire du chasseur qui interpelle. Pourtant, il n'y a pas d'unité au sein des chasseurs. Les catégories socioprofessionnelles varient d'une fédération à une autre. Il y a une vraie dimension de classe et de territoire dans la chasse. Il faut rendre son territoire attractif aux autres chasseurs tout en limitant l'entrée de chasseurs extérieurs au territoire. Le foncier joue un grand rôle dans la façon d'appréhender la nature. »

Les chasseurs parlent de prélèvement, de battues. Que pensez-vous de l'utilisation de ce vocabulaire ?
« Les mots sont une chose importante, ils ont un impact face à un public donné. Il est difficile d'avoir une bonne solution. Prélever rappelle une attitude gestionnaire, c'est bien vu par la population. Mais entre chasseurs, ils utilisent bien le verbe tuer. Ce qui prend le dessus, c'est la chasse gestion. Or, pour recruter, les pratiquants ont besoin d'une forme d'enchantement. Ce qui fait rêver le chasseur, c'est de retrouver au coin d'un bois un animal fabuleux, exceptionnel. C'est le syndrome de Bambi. Mais c'est aussi ce dont rêve l'écologiste. Les deux groupes ont cet idéal d'ensauvagement occidental. Mais cette nature n'existe pas. »

Propos recueillis par Virginie Montmartin