Appétit pour le local
Le local est dans l'air du temps. Le problème, c'est de le mettre dans les assiettes. Restaurateurs, traiteurs, chefs de cuisine et responsables des approvisionnements n'ont pas forcément le temps ni les moyens de courir les fermes ou les magasins de producteurs pour faire leurs achats. Conscients de ces difficultés, les trois organismes consulaires isérois (1) cherchent à développer des outils pour mettre en relation producteurs et acheteurs. A ce titre, ils ont organisé, le 20 mars dernier, la deuxième édition des rendez-vous des circuits alimentaires de proximité. Ce speed meeting un peu particulier a réuni au Prisme de Seyssins plus de 80 professionnels en quête de fournisseurs ou/et de débouchés.
Contactés par mail, commerciaux, restaurateurs, cuisiniers et producteurs ont d'abord été invités à s'inscrire sur une plateforme pour décrire leur structure et annoncer leurs besoins. Une fois les inscriptions faites, une liste de participants a été établie et des demandes de rendez-vous planifiées. Eleveurs, maraîchers, producteurs de pâtes, de miel ou de noix ont pu booker des rendez-vous avec des artisans-bouchers, des chefs cuisiniers, des responsables de restauration collective, de plateforme internet ou de moyennes, voire grandes, surfaces en recherche de produits locaux. Le jour J, à raison de huit rendez-vous de 15 minutes en trois heures de temps, personne n'a eu le temps de chômer. Et tout le monde a profité de la pause pour aller à la pêche aux nouveaux contacts...
Dénicher de nouveaux fournisseurs
« C'est bien de faire travailler les entreprises locales, salue Sébastien Palinski, le chef de cuisine de la SARL Dauphitel à Echirolles. Les clients sont demandeurs. On sent qu'ils sont de plus en plus intéressés par l'origine des produits et qu'ils ont envie de consommer local. Pour nous, cuisiniers, ça change et c'est très agréable... » Le chef, qui propose un menu « régional » à la carte de son restaurant (120 couverts), travaille déjà avec plusieurs producteurs locaux, mais souhaite dénicher de nouveaux fournisseurs. Au cours du speed meeting, il a enchaîné des quantités de rendez-vous qui lui ont permis de trouver du safran, de la limonade, des pâtes fabriquées dans le Vercors, des noix, de la bière... Bien sûr ce n'est qu'un premier échange rapide, mais il repart, échantillons dans la besace, avec la ferme intention de concrétiser bon nombre de ses touches.
Pour Elodie Chapuis, productrice de céréales et de produits dérivés à Saint-Hilaire-du-Rosier, « quinze minutes, c'est un peu court, mais ça permet de rencontrer beaucoup de monde en peu de temps... quitte à faire le tri ensuite ». La jeune agricultrice, comme d'autres, s'est vu poser des lapins, mais elle a aussi rencontré d'autres clients, de façon tout à fait fortuite. C'est également ce qui est arrivé à François Berliet, « éleveur de champignons » à Saint-Alban-de-Roche. Le producteur veut arrêter de livrer Grand Frais, relocaliser ses ventes, et « cherche des partenaires pour diversifier ses débouchés ». Installé à côté de la table de l'acheteur régional « fruits et légumes » de Casino, le gérant de Champigood a tenté une ouverture. Banco : le commercial est intéressé. « Je trouve la démarche très bonne : ça permet de mettre un visage sur le nom des fournisseurs et surtout de gagner du temps », confie l'acheteur qui sort tout juste d'un fructueux rendez-vous avec Isère A Saisonner.
Des barrières tombent
Tout au long de l'après-midi, des dizaines de contacts se sont noués. Tous n'aboutiront pas, mais auront au moins permis de lever certains freins, voire des a priori. Selon Geoffrey Lafosse, co-organisateur de la manifestion pour le compte de la chambre d'agriculture, ces rencontres ont un réel intérêt pédagogique. « Les gens prennent conscience de ce qui est possible ou pas, observe-t-il. Il y a des producteurs qui, pour tout un tas de raisons, n'auraient jamais démarché les grandes surfaces par exemple. Au cours de ces rencontres, des barrières tombent. Il se crée des liens qui vont au-delà de la relation commerciale directe. »
C'est ce qu'apprécient les participants, petits calibres ou gros gabarit. « C'est une excellente initiative, car ça permet de rencontrer plein de fournisseurs dont on ne peut pas soupçonner l'existence, apprécie Alexandre Lenfant, directeur d'un Monoprix grenoblois. Nous travaillons déjà avec des locaux, mais nous voulons développer notre gamme. Il y a une réelle demande de la clientèle et surtout, ça correspond à l'idée que nous nous faisons du commerce. » S'il est venu au Prisme en quête miel et de noix de Grenoble « parce qu'on n'arrive pas à en avoir », le responsable repart avec plein de nouvelles adresses de producteurs de charcuterie, de fruits et légumes, de bière, de fromage... Une moisson qui satisfait tout autant sa collègue, acheteuse au niveau régional : « Si on continue de faire du commerce comme il y a vingt ans, on disparaît, affirme-t-elle. Il faut se différencier, aller chercher le produit le plus fin : c'est comme cela que nous conserverons nos clients. »
A leur petite échelle, les agriculteurs qui se sont lancés dans des projets de commerce mutualisé, comme Manger bio Isère ou le Box fermier, partagent les mêmes objectifs que les deux décideurs de Monoprix... C'est le cas notamment de Nicolas Brouquisse et Mireille Dufour, producteurs engagés dans l'aventure Saveurs paysannes, qui recherchent de nouveaux apporteurs, associés ou non, pour remplir les 160 m2 de leur point de vente collectif de Crémieu. Ils ont fait quantité de rencontres et se disent « agréablement surpris de voir autant de producteurs locaux ». Avec un petit bémol cependant : « L'inconvénient, c'est qu'ils sont géographiquement éloignés : la plupart sont très sud. Il faudrait sans doute imaginer d'organiser un speed meeting dans le Nord Isère... »
Marianne Boilève
(1) La chambre d'agriculture, la chambre des métiers et de l'artisanat et la CCI Grenoble.
Les rencontres en chiffres
82 entreprises présentes48 artisans, commerçants, restaurateurs ou responsables de cuisines collectives inscrits au catalogue
35 producteurs et/ou transformateurs
360 rendez-vous pris (plus les rencontres informelles)
selon les retours de la première édition, 15 à 20% des prises de contact débouchent sur des concrétisations
70 nouvelles relations commerciales conclues en trois heures
Cantine locavore
Restauration collective/ Publiques ou privées, les cuisines centrales cherchent de plus en plus à s'approvisionner en produits de qualité, de préférence de proximité. Une aubaine pour les producteurs... à condition de savoir s'adapter.Que les cuisiniers s'intéressent aux produits locaux n'est pas nouveau. Ce qui l'est plus, c'est que leur hiérarchie leur donne les outils et les moyens de les acquérir. Mais le vent tourne : un nombre croissant de cuisines centrales, publiques ou privées, s'engagent dans la démarche. C'est ainsi que l'on a vu s'inscrire aux rendez-vous des circuits alimentaires de proximité la crèche de Saint-Ismier aussi bien que le Crous de Grenoble. Si la première est là pour « rencontrer des producteurs organisés en plateforme afin de centraliser les commandes », Alexandra Menduni, du Crous, revendique une démarche plus pédagogique. Son objectif : prendre contact avec des producteurs « en vue d'organiser des journées sur le thème des produits locaux » dans les restaurants universitaires. Michaël Béraud, salarié en restauration d'entreprise, cherchequant à lui à « travailler le local au maximum ».Adapter l'offre à la demandeLe souci, c'est de trouver des fournisseurs capables d'intégrer tous les paramètres et les contraintes de la restauration collective (prix, quantité, fréquence, préparation...). Venue faire son marché, Sonia Lombardot, directrice de Vercors restauration (6 000 repas par jour distribués dans 30 communes iséroises) se montre plutôt constructive. « Si nous voulons plus de produits locaux dans nos assiettes, il faut que nous travaillions sur des solutions, explique-t-elle. Nous devons notamment nous mettre en adéquation les uns les autres. Nous, par exemple, nous achetons des betteraves en cube. J'ai vu AB-Epluche : ils vendent leur betteraves entières. Nous avons eu une discussion pour savoir si nous pouvions nous engager sur des quantités et des fréquences annuelles pour qu'AB Epluche puisse à son tour s'engager avec ses producteurs. »Des discussions comme celle-ci, il y en a eu des dizaines au cours du speed-meeting. Et la plupart des acteurs en ressortent optimistes. « Les gens que j'ai rencontrés sont prêts à adapter leur production à la demande du client, confirme Sonia Lombardot. On s'aperçoit que les producteurs sont ouverts à la façon dont on travaille. » Ce qui ouvre autant de pistes pour l'avenir.MB