Accès au contenu
Chambre d'agriculture

Après la crise

L'urgence ne suffira pas à endiguer la crise structurelle que traversent les exploitations, notamment en lait et en viande. La chambre d'agriculture de l'Isère engage donc le débat pour accompagner une vision plus stratégique de l'évolution des filières.
Après la crise

« L'accompagnement à court terme ne suffira pas. Il n'y a pas de réponse toute faite. Ce n'est pas en restructurant complètement l'élevage que nous y arriverons. Certains petits élevages s'en sortent bien. Il y a des choses à inventer ou à reprendre comme les problématiques de proximité », expliquait Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture lors de la dernière session chambre consacrée au plan de soutien de l'élevage et au débat sur les stratégies des filières lait et viande.
« C'est quoi en Isère, en Rhône-Alpes produire plus, mieux, autrement ? », interrogeait Didier Villard, vice-président de la chambre d'agriculture. « Il existe des pistes nouvelles comme le bio ou le projet Sodiaal, ou bien sur la différenciation c'est-à-dire la création de marques nouvelles, ou encore les circuits courts. Mais faut-il revoir nos stratégies ? L'élevage demain en Isère ce sera produire des kilowatt ou des kilos de viandes ? », avançait-il encore.

« Des éléments structurants de choix »

Laurent Vial, producteur à Montferant et administrateur Sodiaal, a présenté un panorama macro-économique du marché du lait, indiquant que celui-ci était soumis aux influx mondiaux de l'économie, du climat et de la géopolitique, qui s'interfèrent. « Nous sommes dans une situation plancher au niveau mondial », expliquait-il. L'élément rassurant serait le retour aux achats de la Chine, « pompe à lait mondiale ». Dans ce contexte, il compare la situation de l'Isère à celle de la France. « Il y a un potentiel laitier car il y a du foncier, un climat propice, du lait sur presque tout le territoire et 10 collecteurs - le seul département où ils sont aussi nombreux – soit tous les éléments structurants de choix pour qu'il y ait de la production laitière. » L'atout de la France reste d'avoir su créer de la valeur ajoutée, à l'image du projet bio de lait infantile pour l'export porté par Sodiaal.
Mais cela ne suffit pourtant pas. Pour le comité interprofessionnel du saint-marcelin (CISM), Bruno Neyroud faisait part de ses difficultés à endiguer la baisse régulière de 2 à 3% de la consommation. Sa crainte est que les exigences du cahier des charges, notamment l'obligation de disposer d'une dalle bétonnée pour les silos, couplées aux nouvelles mises aux normes imposées aux exploitations situées dans les nouvelles communes soumises aux normes nitrates, ne finissent par avoir raison financièrement de certaines exploitations.

Aborder les marchés

En viande, la situation est aussi délicate. Sur la question des filières longues, Eric Chavrot, président de Dauphidrom, rappelle que la filiale export, Deltagro pèse 500 000 têtes. « Cela ne se fait pas tout seul. » C'est la chasse en meute qui apporte ces résultats. Face à l'instabilité des marchés, « il faut être réactif, avoir les outils et la capacité de répondre en termes sanitaires ou règlementaires. Sicarev ne pourrait pas y arriver seule. » Comme dans la filière laitière, la demande vient des pays émergents. « On est contraint d'avancer et d'investir pour répondre à cette demande. » Et l'élevage local, de s'adapter. D'ailleurs, Laurent Vial reconnaît des opportunités sur l'export dans la mesure où c'est un marché très segmenté. « Des PME trouvent des courants d'affaire dans leurs produits spécifiques. »

Compétitivité

Face à cet état des lieux, Jérôme Crozat a interrogé les représentants des filières : « Etes-vous satisfaits du système ? »
Sur la filière laitière, la réponse est sans appel : avec l'arrêt des quotas laitiers, il a été demandé aux producteurs de se structurer en OP sans monopole. Or, ils se retrouvent face à des monopoles constitués de cinq à six industriels et quatre à cinq GMS, ce qu'ils n'acceptent pas. Ils demandent à l'Etat de légiférer. Eric Chavrot pense qu'en élevage laitier, la viande « n'est pas à négliger. Le prix de la viande, en race laitière s'est rapprochée des races allaitantes. Ce qui permet d'atténuer la baisse du prix du lait. Il faut être réaliste. Tout monde est concerné par le défaut de compétitivité en France. »
Un discours réaliste que partage Paul-Dominique Rebreyend, gestionnaire de l'abattoir de La Mure. Fort du succès grandissant de l'abattoir, il croit à la vente directe et estime qu'« il faut arrêter de faire confiance aux filières longues. » Il conseille aux « producteurs, d'entrer dans la vente directe quand ils ne sont pas sous la pression du marché ». Avec un gros bémol : « Pas sûr que la vache allaitante dure très longtemps en Isère. C'est une question de taille de troupeau et de productivité. » Il souligne la part de plus en plus importante de la viande hachée : 45% du marché. Au détriment des races allaitantes. « Il faut revenir aux bases de la gestion d'une exploitation, analyser les atouts et les contraintes et prendre la décision en fonction de cela : trouver une activité complémentaire, se reconvertir... ».
Pour conclure, Aurélien Clavel, des JA, invite à « se différencier par la qualité. Le local a une carte majeure à jouer. Il y a des choses à faire pour répondre à la demande sociétale. » A la condition cependant que les interprofessions fassent enfin preuve d'une stratégie entre acteurs et que les exploitations puissent bénéficier de contractualisation, en filières courtes comme longues ». Il en va de leur pérennité.

Isabelle Doucet

Viande : un projet local

L'initiative prise par l'association des éleveurs de saveurs iséroises est à souligner. Une quinzaine d'éleveurs de charolais et limousin ont répondu à la demande des bouchers grenoblois pour une viande de qualité dont le cahier des charges a été élaboré en commun. « Depuis début 2015, une vingtaine d'animaux de haute qualité bouchère ont été livrés. Nous avons la chance d'avoir un gros département de consommation », insistait David Rivière, éleveur de charolais à Virieu. Cette filière locale, correctement rémunérée recherche de nouveaux partenaires. « Nous souhaiterions fournir certaines cantines ou restaurants gérés par le département qui proposeraient un repas local. Nous en avons assez d'être sous le monopole de Bigard ou que nos broutards partent à l'export. Nous voudrions les élever en Isère », poursuit le jeune éleveur. Pour cela, il demande un accompagnement technique, sur les bâtiments ou l'alimentation animale. La question n'est pas celle des circuits longs ou courts. « Nous n'avons pas tous le temps de faire de la vente directe », reconnaît David Rivière, mais « ces animaux représentent 5 à 600 euros de marges supplémentaires. »