Bien vivre son métier d'agriculteur
Et si on parlait travail ? C'est le thème de la journée organisée par Ardèche Isère Drôme conseil élevage (Adice) et la MSA Alpes du Nord, à La Côte-Saint-André, le 15 novembre dernier. Manifestement, les producteurs avaient beaucoup de choses à dire puisqu'on comptait 45 éleveurs qui ont très librement abordé les aspects organisationnels, relationnels, stratégiques et de charges de travail liés à leur métier.
Peut-on faire autrement ?
Le débat a été lancé à l'aide d'un film dans lequel quatre exploitants agricoles s'interrogent sur leur situation de travail. Josiane Voisin, ergonome consultante, a piloté une étude qui a donné matière à ce document. Elle est allée explorer « comment se passe le travail pour de vrai ». Elle rappelle la première condition de cette mission qui est la prise en compte de la performance de l'exploitation. « Quand on améliore la situation de travail, la performance s'améliore aussi », déclare-t-elle. Rien de sorcier. Mais, « dans un métier où le travail est la valeur supérieure, où il est normal de travailler dur et beaucoup, on évite de regarder les conséquences, avance l'ergothérapeute. Il est dur de se demander : peut-on faire autrement. ? C'est pourtant une question essentielle. »
Les exemples du film font écho à des situations personnelles : la productrice de fromage de chèvre et de vache en vente directe, heureuse de son indépendance, mais dépassée par la charge de travail ; le jeune installé qui conduit son exploitaiton en bovin viande dans un souci de performance, son unique priorité ; celui qui reprend la ferme de ses parents et qui veut faire « aussi bien » quitte à oublier de vivre à côté ; le couple qui vit mal le regard que porte la société sur l'élevage. Ils avancent quelques pistes, comme « aller vers plus de simplification », ou « faire ses propres choix ».
Se juger soi-même
« Travailler pour vivre, plutôt que vivre pour travailler », la formule, lancée par un participant à la journée, séduit mais nécessite « une réelle remise en question de tout ce qui est travail dans l'exploitation ». L'ergothérapeute cautionne. « Il faut accepter qu'il y a des choses qui nous embêtent, puis en discuter avec d'autres, qui posent des questions. Sur le coup, c'est dérangeant, à l'arrivée, on se sent moins seul ». Mais c'est un métier exposé au regard des autres, du voisin, de sa famille, où l'on culpabilise d'autant plus que l'héritage foncier ou des pratiques est lourd. « Lorsqu'on est à son compte, le boulot n'est jamais fini, explique Josiane Voisin. C'est donc à soi de juger quand on arrête. »
La question de la transmission est récurrente. Elle concerne principalement les personnes qui reprennent des exploitations familiales, mais peut aussi se poser à des hors-cadre. Une fois de plus, l'ergothérapeute, pour qui les fermes n'ont presque plus de secrets, invite les éleveurs à comprendre ce qui éloigne les générations. « Alors qu'un repreneur a un projet d'évolution pour l'exploitation, le cédant n'en a plus depuis quelques années, ce qui crée une déconnexion entre les deux visions. C'est normal et moins on en discute et plus il y a de confrontation.»
Mécanisation et organisation
Parmi les pistes souvent avancées par les exploitants, celle de la mécanisation permettrait d'améliorer le travail au quotidien. Investir ou pas, ils se posent la question. « Il n'y a pas de solution universelle, constate Josiane Voisin. L'amélioration des conditons de travail peut passer par la mécanisation, ce à quoi tout le monde a recours, mais aussi par l'organisation. Ca ne coûte pas cher et ça marche très bien ! » La deuxième solution appelle un changement de pratiques et donc un (petit) saut vers l'inconnu, « mais cela n'empêche pas d'essayer », insiste la spécialiste du monde du travail. Elle invite aussi les agriculteurs à s'interroger sur les conséquences de la mécanisation : un robot qui peut changer le rapport à l'animal, un investissement qui étrangle la structure « et qui donc a une incidence sur le côté subjectif du travail. Alors que ce n'est peut-être pas la peine d'ajouter de l'anxiété ».
« Il faut prendre le temps d'aller voir ailleurs comment les autres font, investir dans du temps de réflexion », témoigne un participant. Ils sont nombreux à faire appel au réseau pour sortir de l'isolement social, pour évoluer sur le plan technique comme organisationnel. L'ergothérapeute distingue deux types de réseaux. Le réseau informel, ce sont les collègues, les voisins, la famille, les amis etc. Le réseau formel ou existant est plus professionnel, ce sont les Cuma, le groupement d'employeur, les magasins de producteurs etc. Mais intégrer un réseau suppose une démarche personnelle.
Quelqu'un en fait trop
Les exploitants ont aussi largement discuté du temps de travail, de ces journées à rallonge, qui vont d'une traite à l'autre, de ces creux saisonniers qui n'en sont plus entre les récoltes et les semis, de la lourdeur du travail administratif. « Pour remplacer un éleveur, il faut au minimum trois personnes », assure l'un d'eux. « Cela veut peut-être dire qu'à un moment quelqu'un en fait trop, c'est-à-dire au-delà de ce que la capacité humaine permet, sans s'abîmer la santé », estime l'ergothérapeute pour qui il y a toujours des marges de manœuvre (baisse des charges, variation des volumes, recherche de nouvelle niches).
Enfin, tous ont souhaité s'exprimer sur leurs difficultés à trouver du temps à consacrer à leur vie privée. Car le risque est grand de « laisser le travail gagner sur la vie privée », d'autant que dans le milieu agricole, les deux sont très proches. La spécialiste insiste pour que les chefs d'exploitations « organisent le travail par rapport à leur vie privée » et non l'inverse.