Bientôt une stratégie agro-alimentaire en Isère ?
L'agglomération grenobloise cultive un joli paradoxe. Grande consommatrice de foncier, l'urbanisation grignote les espaces agricoles, alors que ses habitants sont en demande de denrées produites localement. Une singularité qui explique que les élus des territoires autour de la métropole grenobloise consacrent d'importants moyens humains et financiers en faveur du développement de l'agriculture. Chaque territoire y va de son initiative, s'efforçant de préserver les espaces agricoles, d'assurer les installations de jeunes agriculteurs, de favoriser l'émergence de nouvelles filières ou de circuits courts, voire de soutenir des équipements de transformation et de conditionnement (marché d'intérêt nationale, abattoir, légumerie...). Globalement cohérentes dans leur ensemble, ces politiques poursuivent un objectif commun, mais elles ne se rencontrent que rarement. A l'heure où des restrictions budgétaires, il était temps de recenser ce qui est mutualisable et d'imaginer de coordonner un peu mieux ce qui peut l'être. C'est dans cet esprit que Grenoble Alpes Métropole et les acteurs de cinq territoires limitrophes (1) ont engagé une réflexion destinée à esquisser les grandes lignes d'une nouvelle « stratégie agricole et alimentaire ».
Dépasser les logiques autocentrées
« Notre rôle, c'est d'élaborer une stratégie pour mettre plus de produits locaux dans l'assiette et d'articuler ce qui existe en mettant les acteurs autour de la table pour construire une vision à long terme», résume Françoise Chassagne, vice-présidente en charge de l'agriculture au Grésivaudan. Un premier séminaire s'est déroulé en septembre, suivi de six ateliers thématiques (2), au cours desquels élus, techniciens, responsables professionnels, agriculteurs, producteurs et associations de consommateurs ont phosphoré collectivement. Objectif : établir une feuille de route pour développer une politique agricole et alimentaire commune à l'échelle des territoires de l'aire grenobloise. Comment dépasser les logiques de territoires autocentrées ? Sur quelles valeurs s'appuyer ? De l'aveu de tous, il existe une volonté de travailler ensemble, mais « comment mettre en musique tout ce qui existe ? », résume l'animateur des débats en introduction de l'atelier qui s'est déroulé à la MFR de Moirans le 19 octobre. Après quelques instants de réflexion individuelle, post-it et crayon en main, la séance de créativité débouche sur un inventaire à la Prévert de tout ce que l'on pourrait mettre en place pour orchestrer cette fameuse politique commune. Lors de l'atelier du 19 octobre, chacun a proposé des pistes pour « mobiliser, sensibiliser et accompagner les acteurs aux changements de pratiques alimentaires et professionnelles »

Naturellement, les propositions reflètent les préoccupations de leurs auteurs. « Sensibiliser les consommateurs par tous les moyens possibles, c'est la base », avance Ilona Genty-Mezei, élue à La Pierre. « Il faut proposer des animations à la sortie des écoles pour éduquer les enfants, mais aussi les parents : une carotte moche, ce n'est pas moins bon qu'une carotte bien calibrée », poursuit une étudiante en diététique, en formation à la MFR de Moirans. Pour faire changer les comportements, il faut aussi mieux faire connaître les métiers de l'agriculture et lutter contre les idées reçues: « C'est parfois l'agriculteur et le transformateur qui sont le mieux à même de parler de leur métier et de la façon dont ils travaillent. C'est un bon moyen pour sensibiliser le grand public », soutient Nicolas Ghiotto, animateur de l'Adabio Isère.
Campagne commune
Tout le monde s'accorde sur la nécessité de communiquer en mettant l'accent sur les modes de production, se montrer capable de parler d'une seule voix si l'on veut atteindre sa cible. « Il y a tellement de messages venant de l'agriculture que ça devient inaudible », prévient Marie-Liane Deschizeaux, du Conseil de développement du Pays voironnais. Gérard Seigle-Vatte, maire de Paladru, conseiller délégué à l'agriculture au Pays voironnais, va plus loin : « Peut-on imaginer de créer une campagne commune et de porter un message unique en croisant produit de qualité et proximité ou la concurrence entre les territoires est-elle trop rude ? » L'élu du Pays voironnais met le doigt là où ça fait mal. Depuis des années, le département essaie de construire quelque chose en ce sens, « mais chacun veut développer sa marque et valoriser son petit territoire », se désole Christophe Corbière, du service Economie au Département. Ce manque de cohérence concerne également les outils structurants de transformation. Lors de l'atelier sur ce thème, le 5 novembre, élus et techniciens ont convenu de la nécessité de créer « un pôle agro-alimentaire territorial ». Le président Barbier, lors de la dernière séance publique du Département, a annoncé qu'il y réfléchissait. Claudine Chassagne, vice-présidente en charge de l'agriculture au Grésivaudan, estime qu'il y a « une intelligence collective à trouver ». Cela se fait ailleurs. Pourquoi pas en Isère ? Et Gérard Seigle-Vatte d'ajouter : « Il faut aussi un pilote et un lieu de gouvernance. Si on n'a pas ça, ça ne sert à rien de continuer de discuter. » Mais qui piloterait l'avion ?
Marianne Boilève
(1) La communauté d'agglomération du Pays voironnais, la communauté de communes du Grésivaudan, le PNR du Vercors, le PNR de Chartreuse et Alpes Sud Isère.
(2) Les thématiques des six ateliers sont les suivantes : développement de la part des produits de proximité et biologiques dans la restauration collective, protection des espaces agricoles et maintien des agriculteurs, accompagnement de l'évolution des pratiques agricoles, mobilisation et accompagnement des acteurs au changement de pratiques alimentaires et professionnelles, soutien des équipements structurant de transformation, de conditionnement et de logistique, accompagnement de la mise en place de circuits de proximité (hors restauration collective).
Débat
Les grandes surfaces, alliées de l'agriculture de proximité ?
Peut-on compter sur les grandes surfaces pour développer la commercialisation des produits locaux ? La proposition, défendue par le « clan des consommateurs » qui se fournissent majoritairement dans les supermarchés, fait bondir les producteurs. « Les jeux sont clairs depuis longtemps, rappelle Denis Rousset, maraîcher bio à Gillonay. Même si certains magasins mettent en avant des partenaires privilégiés, la grande distribution cherche à faire la marge maximum. Il ne faut pas compter sur elle : il faut plutôt lui piquer des clients dans d'autres circuits en développant une contre-distribution ». Violène Salem, chef de projet agriculture de la communauté de communes du Grésivaudan, embraye : « Il existe plusieurs manières de faire ses courses. Installer un magasin de producteurs en face d'une grande surface, comme à Biviers, ça marche ! » Certes convient Sylvie Budillon-Rabatel, éleveuse à Voiron et élue à la chambre d'agriculture, mais il ne faut pas oublier qu'en Isère coexistent « deux systèmes de production, ceux qui alimentent les filières longues et ceux qui travaillent en circuit court. Il ne faut pas les opposer : il y a des agriculteurs qui n'iront jamais sur un marché de plein vent ! »MB