Bilan mitigé pour Egalim
Et de trois ! Le 6 mars, le « comité départemental de suivi et d'évaluation de la loi Egalim en Isère » s'est réuni une nouvelle fois à La Côte-Saint-André à l'initiative de Monique Limon, députée de la 7e circonscription. Axée sur les négociations commerciales, cette troisième séance de travail a motivé une vingtaine d'acteurs de terrain. Agriculteurs, coopérateurs, transformateurs, industriels, représentants d'organisations professionnelles agricoles, un avocat et plusieurs acteurs de la grande distribution, dont le groupe Les Mousquetaires - Intermarché, ont répondu présents, bravant la crainte du coronavirus.
Après avoir rappelé le contexte et les grands principes de la loi Egalim (payer le juste prix aux producteurs, renforcer la qualité, rééquilibrer les marges en faveur des agriculeurs et des PME...), Monique Limon a salué le travail réalisé par les professionnels depuis la promulgation de la loi en octobre 2018. L'élue a également évoqué le « climat plus apaisé » des négociations commerciales. Tout n'est pas gagné pour autant. « Nous aimerions que ça se mette en place partout, très vite », a reconnu la députée. Problème : certains opérateurs freinent des quatre fers.
Accompagnement différencié
« Que faudrait-il changer ? », demande la députée. Si les filières lait et porc ne s'en tirent pas trop mal, les autres sont à la peine. « Egalim ne règle pas tout, dénonce Jean-Claude Darlet, le président de la chambre d'agriculture de l'Isère. La loi a fixé des règles au niveau national, mais il faut des accompagnements différenciés à l'échelle territoriale. Nous avons de telles disparités entre nos territoires, y compris au sein d'un même département, que les indicateurs de référence sont inopérants. Egalim n'a rien ramené aux agriculteurs isérois. Les producteurs de viande comme les producteurs de fruits s'interrogent. Et quand on demande aux maraîchers qui font de la vente directe de produire des légumes de plein champ pour la grande distribution locale, car il y a de la demande, ils refusent. Pourquoi ? Parce que cette même grande distribution les a plantés il y a quinze ans ! »
Certes les temps ont changé. Poussées par la demande, les grandes enseignes cherchent toutes du local. Mais les producteurs se méfient, même si certains magasins acceptent de jouer le jeu, notamment au sein du Pôle agroalimentaire de l'Isère. « Mais quand les distributeurs contractualisent pour de la viande par exemple, il ne faut pas qu'ils fassent abattre à Tataouine ! », grince Jean-Claude Darlet. Eric Chavrot, éleveur et président de Sicarev, abonde en son sens : « On s'attelle à mettre la loi en place en proposant des contrats, mais il est difficile de les faire aboutir, car le prix est souvent trop élevé pour l'acheteur. Ou alors il dit qu'il est d'accord, mais il ne met pas les volumes en face. »
Quand un porc cache la forêt
Du côté des industries agro-alimentaires, le scepticisme semble également de mise. Avocat au barreau de Lyon, Hervé Lecaillon accompagne une quarantaine d'entreprises dans leurs négociations commerciales avec la grande distribution. Ce matin, il est venu avec le directeur général du groupe Pierre Martinet, le fameux traiteur intraitable de Saint-Quentin-Fallavier « J'ai le sentiment que le lait et le porc sont les arbres qui cachent la forêt, intervient-il. Pardonnez-moi, madame la députée, mais je n'ai pas l'impression que les relations soient apaisées. 90% des demandes des enseignes sont des demandes de déflation. Le fournisseur arrive avec ses tarifs, souvent à la hausse en raison de l'application de la loi Egalim et de la prise en compte de certains indicateurs, mais tout de suite l'acheteur lui impose - 4% et brandit la menace du déréférencement si la baisse n'est pas acceptée. » Hochement de tête de la part des représentants du groupe Aoste. « Egalim a fait bouger les lignes, concède le directeur commercial. L'encadrement des promotions est une bonne chose, car c'est très destructeur pour le business. Mais les négociations commerciales sont un moment de tension absolue. »
Invité au comité par la députée, Frédéric Thuillier, secrétaire général et directeur des affaires publiques du groupe Les Mouquetaires, se défend de mener une telle politique. « Nous avons été très clairs avec les PME : il n'y a aucune déflation sur les produits agricoles, affime-t-il. Nous distinguons les PME et les groupes qui travaillent avec des producteurs agricoles français en garantissant le respect des coûts, des autres grandes marques nationales qui fabriquent certaines boissons gazeuses par exemple. Là, on discute de façon virile, mais correcte. »
Prise de conscience
Le responsable national d'Intermarché estime que l'application de la loi passe par la prise de conscience des consommateurs, mais qu'il ne faut pas oublier le budget des familles. « Quand on demande aux gens s'ils sont prêts à payer plus cher, ils disent oui, mais on se rend compte que c'est le hard discount qui cartonne, souligne Frédéric Thuillier. Il faut tout de même garder le pouvoir d'achat en tête, car il y a 15% de personnes qui font leurs courses à un euro près. » L'argument ne convainc guère les agriculteurs. « Ce n'est pas le cas de toutes les familles : quand on regarde leur caddie, on voit bien qu'ils ne sont pas tous à un euro près », rétorque Franck Rousset, éleveur et président de Mangez bio Isère. « Le problème remonte à 1962, quand on a dit aux Français que l'alimentation ne devait rien coûter, ajoute Jean-Claude Darlet. Aujourd'hui, on ne priorise plus l'alimentation dans le budget familial. »
Frédéric Thuillier n'en disconvient pas, mais considère qu'il y a tout un travail d'éducation à faire. C'est le sens de la démarche lancée à l'automne dernier par son groupe avec le Franco-score. Ce système d'étiquetage, inspiré du Nutriscore, permet d'informer les consommateurs de la teneur de matières premières françaises contenues dans les produits bruts et transformés. Présenté sous forme de jauge graduée en pourcentages, le logo devrait prochainement être apposé sur les emballages. Intermarché s’est engagé à étiqueter, en priorité, ses produits à marque propre comme Pâturages et Monique Ranou d'ici la fin du semestre. « L'idée, c'est de responsabiliser le consommateur, car c'est lui qui fait le choix de prendre un produit français ou pas », explique Frédéric Thuillier. Avec ses 62 usines françaises et ses 2 milliards d'euros de produits agricoles achetés chaque année aux exploitants français, le groupe possède un levier réel. Encore faut-il convaincre les consommateurs de l'actionner.
Marianne Boilève
Partenariats / Le groupe Intermarché a contractualisé avec plusieurs filières agricoles, de façon à répondre à la demande des consommateurs, tout en garantissant un revenu aux agriculteurs.Intermarché sur la vague de la consommation citoyenne
Guest star du comité de suivi de la loi Egalim, Frédéric Thuillier s'est efforcé de démontrer l'engagement de son entreprise auprès des agriculteurs. Le secrétaire général du groupe Mousquetaires-Intermarché a pris l'exemple de plusieurs filières (porc, viande bovine, lait, céréales...), expliquant que le groupe - qui se revendique « producteur et commerçant » au grand dam de certains éleveurs isérois - contractualise et garantit des prix plancher, notamment en porc.Pour ce qui est de la filière lait, Intermarché possède deux unités, la laiterie Saint-Père et la Fruitière Domessin, à Panissage, qui a contractualisé avec 78 éleveurs. Une revalorisation du prix du lait a été annoncée à 396 euros les 1 000 litres, dont deux primes (lait pâturé et sans OGM). « On a fait le boulot, avec la contrainte d'avoir un outil de production rentable, des points de vente et des producteurs qui puissent vivre de leur métier », soutient Frédéric Thullier.Plus cher, mais choisi par le consommateurLe décideur s'est également attardé sur plusieurs démarches « engagées », comme les yaourts Né d'une seule ferme, présentés au salon de l'Agriculture (qui permet de valoriser le lait à 550 euros les 1 000 litres), ou les produits Les éleveurs vous disent merci, véritable clone de la marque C'est qui l'patron ?! « Ce sont les éleveurs laitiers eux-mêmes qui sont venus nous voir pour lancer la démarche, raconte-t-il. Sur une brique de lait à 88 centimes, 50% revient à l'éleveur, le reste étant partagé entre les frais de collecte et la laiterie Saint-Père (22,52%) et les coûts de distribution et de rémunération du magasin (21,98%). Nous avions tablé sur huit millions de litres au départ, nous en sommes à 23 millions. » Le plus étonnant dans l'histoire, c'est qu'une brique Pâturages à 74 centimes contient le même lait qu'une brique estampillée Les éleveurs vous disent merci. « Ce n'est pas un lait premium, c'est le même lait conventionnel, mais le consommateur le choisit car il sait que 44 centimes sont reversés directement à l'éleveur », précise Frédéric Thullier. La démarche, qui touche 240 éleveurs, a été déclinée pour les œufs, la crème et le beurre.Le groupe Intermarché a également contractualisé avec plusieurs coopératives céréalières, dont La Dauphinoise, pour « tester différentes productions avec de nouvelles méthodes », afin d'arrêter le glyphosate ou d'utiliser moins d'engrais et de phyto tout en garantissant un certain niveau de revenu à l'agriculteur à moyen terme (200 euros la tonne de blé certifié HVE par exemple). « C'est un vrai changement dans la durée, d'où l'intérêt d'avoir une visibilité avec des partenariats comme celui-là », a témoigné Philippe Lefèbvre, directeur métier du grain du groupe La Dauphinoise.MB