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Forêt

Bois-énergie : une exploitation immédiate, précieuse pour l'avenir

Mi-décembre, élus, exploitants et propriétaires forestiers se sont donnés rendez-vous près de Valencogne pour visiter une parcelle de forêt privée gérée de façon exemplaire... et durable.
Bois-énergie : une exploitation immédiate, précieuse pour l'avenir

Thibault Richard parle de sa forêt en mode futur. La cinquantaine bien tassée, l'homme ne pense pas rentabilité immédiate, mais gestion à long terme. Normal : sa famille possède un même et vaste domaine dans les environs de Paladru depuis le XVIe siècle... Il y a trois ans, Thibault Richard et ses sœurs ont confié la conduite de leurs 54 hectares à un expert forestier « La forêt est dans un état dégradé, mais elle présente un bon potentiel », diagnostique alors Jean-René Lorang. L'expert leur propose d'établir un plan de gestion agréé avec des objectifs à court, moyen et long termes. « Une forêt, ça se pense dans la durée, explique-t-il. D'ordinaire, ce n'est pas facile de faire comprendre ça à des propriétaires qui ont l'œil rivé sur internet. »

« Monsieur Richard », lui, n'a eu aucun mal à comprendre. Il a tout de suite adhéré à l'idée de gestion durable en futaie irrégulière. La forêt offre de belles ressources, tant en termes de biodiversité que de génétique : autant en profiter. Petit à petit, l'exploitation s'organise ; les choix sylvicoles s'opèrent. « La nature travaille très bien toute seule, rappelle l'expert forestier. Ici, nous avons beaucoup d'essences différentes : du hêtre, du châtaignier, du chêne, du chêne rouge, de l'alisier, du frêne, du douglas... Nous allons maintenir le peuplement, mais pas forcément que les jolis bois : il faut aussi que les semis naturels soient protégés et éduqués par les grands pour qu'ils montent vers le ciel le plus droit possible. » Et le spécialiste de préconiser ici une éclaircie pour favoriser la régénérescence naturelle, là le maintien de quelques jolis bois « détourés » pour les laisser pousser et en améliorer la qualité, là encore un chantier de bois énergie géré de façon exemplaire.

Chantier-modèle

C'est d'ailleurs sur la visite de ce chantier-modèle que Créabois Isère (1), le Pays voironnais et le CRPF ont pris appui, à la mi-décembre dernier, pour mettre en lumière la cohérence d'une économie locale basée sur l'exploitation et la transformation du bois. Tout en arpentant les parcelles en présence d'une trentaine d'élus, de propriétaires et d'exploitants, Thibault Richard et son expert forestier ont détaillé leur stratégie. Ils font appel à des entreprises locales et leur demandent de respecter un cahier des charges extrêmement précis. La forêt étant certifiée PEFC (2), il n'est pas question de faire n'importe quoi n'importe quand. « J'impose des contraintes de qualité, indique Jean-René Lorang. Les abattages doivent se faire hors sève, car il ne sert à rien de vouloir faire de la qualité si les arbres sont frottés et l'écorce pelée. De même, dès que la météo est défavorable, on arrête. » L'entrepreneur sollicité pour réaliser les travaux forestiers confirme : quand il pleut ou que le sol est trop mouillé, la pelle ne travaille pas. Idem pour le débardage. Mais le broyeur peut tourner, car l'engin reste sur la route. « Nous travaillons en lien étroit avec l'expert forestier pour rester dans les clous, assure Bernard Vieux-Melchior. Pour le tri des bois par exemple, notre personnel n'a pas toujours les compétences requises. Nous avons besoin de l'expertise de M. Lorang pour travailler le plus finement possible. »

Ces contraintes qualitatives - et les moyens mis en œuvre pour les respecter - ont un coût, répercuté que le prix payé au propriétaire : 25 à 27 euros la tonne de bois bord de route et 3 euros pour le bois déchiqueté (contre 10 euros la tonne pour une exploitation intensive). « C'est une vraie problématique quand il faut générer de la valeur ajoutée et du revenu pour tous les maillons de la filière », reconnaît Romain Provost, technicien forestier au CRPF. Pour Guénaëlle Scolan, directrice de Créabois, l'intérêt est que cela permet de « penser l'activité bois énergie dans la durée et dans sa globalité. Le bois énergie n'est pas forcément rentable en soi, mais il est complémentaire de l'exploitation du bois d'œuvre. »

Jouer sur la qualité

La complémentarité, c'est bien l'objectif de la famille Richard à long terme. « Nous avons d'autres systèmes de gestion ailleurs, notamment Bretagne, où nous faisons des coupes rases : on voit la différence, témoigne Thibault Richard. Ici, ce mode de gestion, ne nous rapporte rien : pour l'instant, c'est une opération blanche. Mais à mesure que nous allons monter en puissance, nous retrouverons une diversité de production, avec une génétique locale, riche et bien adaptée. Comme nous ne pouvons pas jouer sur l'intensité, nous jouons sur la qualité et la biodiversité. »

Une telle démarche contribue également à l'ancrage territorial de la filière bois. L'entreprise qui entretient les parcelles de la famille Richard fait travailler sept personnes en équivalent temps plein et presque autant en sous-traitance (débardage, transport...). Elle a par ailleurs en charge la gestion de la plateforme de stockage de bois déchiqueté de Charavines. L'occasion de rappeler que, si le Pays voironnais recense plus de 250 entreprises de la filière bois sur son territoire, la forêt n'est que peu exploitée pour son bois d'œuvre. L’activité en forêt se concentre autour de l’exploitation de taillis pour un usage en bois énergie par le biais notamment de la plateforme de Charavines ou directement vers les réseaux de chaleur urbains de Grenoble et Chambéry. Ce qui n'empêche pas le territoire de s'enorgueillir de quelques fleurons industriels, comme Sipalex, à Charancieu, l'un des leaders rhônalpins de la fabrication de palettes.

Marianne Boilève

(1) Créabois est l'interprofession qui fédère l’ensemble des entreprises et acteurs de la filière forêt-bois en Isère.

(2) La marque PEFC (Programme de reconnaissance des certifications forestières) garantit un mode de gestion durable de la forêt qui passe par la pérennisation de la ressource forestière, la préservation de la biodiversité ainsi que le respect de ceux qui possèdent les forêts, y vivent et y travaillent. Elle témoigne d'un équilibre entre production, environnement et accueil des usagers de la forêt.

 

La forêt privée dans le Pays voironnais

Un tiers du territoire du Pays voironnais est recouvert de forêts, ce qui représente 11 000 hectares. Constituée à 80% de feuillus (châtaignier, chêne, hêtre...) et à 20% de résineux (sapin, épicéa, douglas), la forêt est exploitée en taillis sous futaie (41%), en taillis (35%) et en futaie dans une moindre mesure (15%).
95 % de la forêt est sous statut privé. Comme la propriété est très morcellée (0,8 à 1 ha par compte de propriété), la gestion et l'exploitation des espaces forestiers sont loin d'être optimales. D'où les actions menées par le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) pour inciter les propriétaires à se regrouper en associations syndicales libres de gestion forestière (ASLGF). Ces associations permettent de mettre en œuvre des plans simples de gestion concertée (pour les forêts de plus de 25 hectares) et d'en confier l'exécution à des gestionnaires forestiers (experts, techniciens indépendants...). Le CRPF encourage également les propriétaies à faire certifier leurs forêts PEFC, de façon à pouvoir approvisionner les entreprises certifiées, mais aussi à satisfaire à l'éco-conditonnalité lors de demandes de subventions auprès de la Région, du Département ou du Feader, pour les dessertes forestières notamment.
MB