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Enseignement

Cours de réalisme

En rencontrant les agriculteurs du Sud-Grésivaudan, 150 lycéens ont pu entendre les contraintes mais aussi les convictions qui rythment la vie des agriculteurs locaux, toute forme d'agriculture confondue.
Cours de réalisme

Pour toucher les parents, parlez aux enfants. L'objectif pourrait paraître cynique ou habile, mais si les agriculteurs du Sud-Grésivaudan ont rencontré 150 élèves du lycée de la Saulaie de Saint-Marcellin, c'est aussi parce qu'ils seront les consommateurs de demain. Et que, eux, les professionnels en ont assez de se faire attaquer, critiquer en permanence par des gens qui ne connaissent pas bien leur métier.
Alors, à la suite de son assemblée générale, le comité de territoire du Sud-Grésivaudan (CTSG) a accueilli dans la salle polyvalente de Saint-Marcellin, cinq classes de Première d'enseignement général. Prêts à subir le feu des questions.
Quels sont vos habitudes alimentaires, mangez-vous la viande que vous produisez ?
La question a le mérite d'être posée. Oui, répondent fièrement Bruno Neyroud, éleveur laitier et président du comité du saint-marcellin et Raphaël Gaillard, producteur de porcs, transformateur et vendeur direct de charcuterie à la ferme. « On achète que ce que l'on ne produit pas dans l'exploitation », confirme le premier, tandis que Raphaël Gaillard indique manger ce qu'il produit mais « a aussi la chance d'avoir un boulanger, un maraîcher à proximité, et l'objectif est de manger plutôt local (...) Il faut comprendre ce que l'on a dans l'assiette : certains produits font le tour de la terre, d'autres sont faits sur place. » Question de choix. Et de décor planté.

La bio, un marché comme un autre

La bio est-elle une mode ? Cela tombait bien, plusieurs producteurs étaient présents dans la salle, à commencer par Jean-Claude Darlet, producteur de noix bio à Saint-Bonnet-de-Chavagne et président de la chambre d'agriculture de l'Isère. « Une mode ? Non, s'exclame-t-il, c'est parce qu'il y a des consommateurs en face. Une segmentation des marchés est apparue depuis quelques années. Pour ma part, j'ai fait un choix économique. L'agriculture bio est un marché et ses acteurs peuvent connaître les mêmes dérives qu'en conventionnel, avec certains (les GMS, ndlr) qui essaient d'écraser les autres. » Laure Thomas, qui cultive des céréales et fait de la transformation boulangère, affirme travailler en bio « par choix et conviction. Je fais du bio pour mes enfants. Je m'oppose à l'importation de bio quand c'est évitable, alors je préfère aller chercher ma charcuterie chez Raphaël, même en conventionnel. C'est une question de cohérence. » De son côté Franck Adiard, nuciculteur, consomme bio lui aussi et veut donc produire en bio. « Je rejoins en cela les attentes de mes clients qui viennent directement à la ferme. » Cyril Meyer-Guenego, maraîcher en biodynamie, le fait par choix. Mais remarque que « toute activité humaine pollue, les bio comme les autres. Pas de la même façon. Mais du bio de Chine pollue à coup sûr, beaucoup plus que mes collègues producteurs locaux en conventionnel. »
Mais alors pourquoi tout le monde ne s'y met pas ? Jocelyne Revol, de Saint-Hilaire du-Rosier l'explique : « La noix peut être bio même si c'est un peu compliqué. Mais la cerise, non. Nous sommes démunis devant la mouche drosophila suzukii. On peut tenter une protection à l'argile pour teinter en blanc, mais en cas de grosse attaque cela reste inefficace. Et là, la production devient immangeable. Un seul produit de traitement en bio est autorisé mais sous dérogation annuelle. Ce n'est pas jouable pour l'équilibre économique des exploitations. »

Impasses ou idées reçues

Des impasses techniques freinent donc les producteurs. Raphael Gaillard rappelle « qu'il faut couper court à l'idée que bio veut dire sans traitement. Ils sont autorisés dans des cas précis de santé animale. Mais chacun de nous se lève le matin en voulant faire le produit le meilleur possible dans le cadre de nos contraintes. Moi, je ne suis pas en bio parce que mes clients viennent acheter directement à la ferme. Ils peuvent tout voir. C'est déjà une forme de contrôle qui s'ajoute à la réglementation exigeante. Je n'ai pas besoin d'un contrôle bio en sus ».
Ramenant sur le plan économique, Bruno Neyroud fait toucher du doigt que l'agriculture est une activité à la réactivité lente : « Pour élever une vache laitière, il faut trois ans minimum. Le marché n'est pas certain à cet horizon. Les entreprises collectrices parlent de volumes quantifiés, mais quels seront les prix à terme ? On peut avoir le même raisonnement avec les productions végétales : elles ne sont souvent consommées que deux ans après leur semis. Les conditions économiques peuvent beaucoup varier entretemps. » Et il rappelle également que « dans son secteur 50% des surfaces ne sont pas mécanisables, qu'un débroussaillant remplace la main-d'œuvre qui a fondu en quelques dizaines d'années. Et puis en face, il faut un consommateur qui paye le coût supplémentaire ». Les élèves en économie et gestion ont pu apprécier.
Mais y aurait-t-il des méthodes alternatives ? s'inquiètent les jeunes dans la salle. Christian Mathieu, président de la Senura, rappelle les différentes pistes de recherche pour attirer les mouches du brou ou celles pour les dérouter sexuellement. Il y a aussi les essais menés sur la fertilisation du sol ou son amendement ainsi que sur les complémentarités des plantes que nuciculteurs ou éleveurs envisagent pour diminuer le recours aux intrants, engrais ou produits phytosanitaires. Olivier Gamet, président du CTSG, souligne cependant que « la mécanisation peut constituer un obstacle quelquefois : le récolte des noix implique un gazon parfait sous les arbres en automne, d'où des contraintes culturales fortes ».
L'agriculture fait-elle attention à l'eau ? Question évidente pour les agriculteurs. « Chaque litre utilisé est payé, donc nous évitons de la gaspiller », rappelle plusieurs d'entre eux. « Et l'arrosage en carré parfait n'existe pas encore », souligne avec humour Jocelyne Revol. Les élèves apprennent alors que les tours d'eau obligent certains irrigants à arroser dans la journée parce qu'il faut bien partager la ressource entre tous les besoins des cultures. « En 15 ans, l'agriculture iséroise a économisé 30% d'eau par ses efforts, rappelle Jean-Claude Darlet. Un effort invisible pour le commun des consommateurs. Mais c'est bien à ça que sert ce type de rencontre. Expliquer, dédramatiser. Au regard de l'ensemble des sourires qui ont conclu la rencontre, le pari est gagné.

 

Jean-Marc Emprin