Dans l'intimité des molécules
Ce n'est pas le genre d'endroit où, a priori, on aurait l'idée d'arrivée en tongs. Ce n'est pas non plus un lieu de villégiature répertorié dans les guides touristiques. C'est pourtant bien en tenue de vacanciers qu'Antoine Melili et sa famille ont passé les portes de l'Institut des neurosciences de Grenoble en ce caniculaire après-midi de juillet. Originaire de Montmorillon, dans la Vienne, l'adolescent a traversé la France pour se mettre au vert quelques jours en Isère, et surtout visiter le laboratoire 836 de l'Inserm, installé au sein de l'Institut. A Grenoble, on appelle cela du « tourisme scientifique ». Mais pour Antoine, c'est tout autre chose. Car l'équipe de chercheurs qui l'a invité à découvrir les arcanes du labo avec une vingtaine de bénévoles de la coordination AFM Téléthon Nord Isère, travaille depuis plus de dix ans sur la myopathie congénitale qui paralyse son corps et sa vie.
Un visage sur un projet
Spécialisée dans l'étude des myopathies à cores centraux (1), l'unité 836 dirigée par Isabelle Marty vit elle aussi un moment particulier. Avec la visite d'Antoine, certaines cellules musculaires mises en culture dans des boîtes de Petri sortent de l'anonymat habituellement de mise dans ce genre de recherche. « On met un visage sur un projet, ça prend tout son sens », confie John Rendu, l'un des généticiens de l'unité. Isabelle Marty, par ailleurs membre du comité scientifique de l'AFM, mesure l'impact d'une telle rencontre sur son équipe... et sur les familles des patients. « C'est important de savoir qu'un projet de recherche sert précisément à quelqu'un, à un enfant, dit-elle. Ça permet d'aller un cran plus loin que juste travailler sur des cellules. »
C'est aussi ce qui a donné à l'équipe l'idée d'organiser la visite sous forme de parcours : les visiteurs se sont vu proposer de suivre le cheminement d'un malade depuis les prélèvements et les analyses ADN jusqu'à la recherche du gène défectueux. Pour introduire cette visite un peu particulière, Isabelle Marty revient rapidement sur les caractéristiques des maladies génétiques, et plus particulièrement des myopathies, avant d'expliquer ensuite en quoi consistent les recherches de son équipe : « Le but de notre travail, c'est de comprendre comment ça marche, pourquoi ça ne marche pas et comment on peut réparer. Tout cela prend du temps. Dans le cas d'Antoine, l'atteinte musculaire a été détectée à la naissance, mais il a fallu attendre plus de dix ans avant de comprendre les mécanismes liés à sa maladie et de pouvoir démarrer un projet à visée thérapeutique. »
Séquençage ADN
Répartis en trois petits groupes, les visiteurs se laissent guider à travers les trois ateliers du parcours. Premier atelier : analyse de l'ADN. Deux généticiens expliquent comment ils préparent l'ADN pour le séquencer. Une opération qui a considérablement évolué avec les nouvelles technologies mais qui prend malgré tout beaucoup de temps : « Ça peut être très long de trouver le gène responsable de la pathologie », prévient Nathalie Roux-Buisson. Cette petite mise au point faite, les chercheurs proposent de s'initier à la séparation de chaînes d'ADN. Le jeune Thomas, ex-mascotte de l'AFM, lui-même atteint d'une myopathie de Duchenne, enfile une paire de gants, s'empare d'une pipette et, concentré, se prête à l'exercice avec sérieux.
Quelques portes plus loin, le petit groupe se faufile dans la « pièce de culture » occupée par un imposant « PSM » (poste de sécurité microbiologique), un frigo et un incubateur. Sur la paillasse, un microscope attend de contrôler « l'état de santé » des cultures de cellules. « Les biopsies des patients arrivent ici, puis elles sont découpées en petits morceaux et mises en culture dans des boîtes de Petri, commente Julie Brocard, assistante ingénieure. Une fois que le morceau de muscle est déposé, les cellules « sortent » et se développent. Au bout d'un à deux mois, nous obtenons environ 30 millions de cellules. C'est ce qu'il nous faut pour développer la recherche pendant des années. » Muriel, étudiante en thèse, sort une boîte de Petri de l'incubateur. Tour à tour, chacun est invité à jeter un œil sur ce qui se passe sous le microscope : on aperçoit des myotubes, des faisceaux de structures tubulaires qui ressemblent à des poils de chat translucides. « Ils sont mûrs pour passer à l'étape suivante : l'imagerie calcique », commente la jeune chercheuse. C'est l'objet du troisième atelier.
Molécules en 3 D
Dans la pénombre d'une pièce aux ouvertures obstruées, Didier Grunwald, qui partage son temps entre l'Institut des neurosciences et le CEA, aborde l'imagerie calcique, une technique permettant de mesurer les variations de calcium dans les cellules en culture, le calcium étant nécessaire à la contraction musculaire (2). Il présente un microscope confoncal, imposante bestiole reliée à un ordinateur qui permet de représenter un objet en trois dimensions. Autrement dit d'étudier la vie d'une molécule au plus près de son intimité. « Avec ça, vous pouvez voir où elle naît, avec qui elle bosse et comment elle va au boulot », résume le chercheur avec humour. Comme ses collègues, Didier excelle dans l'art de parler de son travail simplement, sans simplisme. Les visiteurs apprécient et ne cachent pas leur admiration. « J'ai déjà eu l'occasion de visiter le Généthon à Evry, mais cet après-midi, c'est un plus par rapport à ce que je savais », observe Michèle Rival qui collecte depuis dix ans des fonds pour le Téléthon dans le Nord Isère. Une entreprise enhousiasmante, mais souvent laborieuse, voire difficile, qui trouve là toute sa justification. « Ça nous montre le côté aval de ce que l'on fait : on voit où va l'argent que nous collectons », se réjouit Bertrand Béraud, également bénévole au sein de la coordination Téléthon Nord Isère. Michèle s'en dit d'autant plus motivée : « La recherche, c'est long, c'est difficile, il y a des échecs. Il faut de la patience. Mais ça avance. Il suffit de se rappeler qu'en 1986, quand nous avons commencé, le séquençage complet du génome humain n'existait pas. » Pour la famille d'Antoine, l'émotion est plus forte encore : « Etre là, dans le lieu où l'on a trouvé la solution pour Antoine, c'est l'apothéose, témoigne Yves, son grand-père. On se bat tous les jours contre la maladie. On nous disait qu'il n'y avait rien, qu'il n'existait rien. Jusqu'à ce que ce nous découvrions que le cas d'Antoine était étudié ici. Venir dans ce laboratoire, pour nous, c'est aussi un moyen de remercier les chercheurs pour leur ténacité, leur passion. » Car, désormais, l'équipe d'Isabelle Marty sait comment réparer les muscles d'Antoine : le protocole mis au point dans une boîte de Pétri fonctionne. Reste à mettre au point un médicament. Ce qui va demander encore des années... et d'importants moyens financiers.
Marianne Boilève
(1) Maladies génétiques du muscle caractérisées par une faiblesse musculaire plus ou moins sévère.
(2) Libéré par un ensemble de protéines associées en un « complexe », le calcium provoque la contraction du muscle.