Dans la peau... de l'autre
Se glisser dans la peau de son voisin d'en face... Tel est le petit jeu auquel agriculteurs, élus, élèves de 1ère bac pro à la MFR de Chatte et acteurs du territoire ont été conviés à l'occasion de l'assemblée générale du comité de territoire Sud-Grésivaudan (CTSG) le 13 février dernier. But de l'opération : conduire les participants à se décentrer et à adopter le point de vue de « l'autre », celui que l'on ne connaît pas, cible de nombreux préjugés. L'assemblée a été partagée en deux groupes - celui des « habitants » et celui des « agriculteurs » -, chacun devant répondre à une consigne précise pendant un temps limité, avant de changer de rôle.
Passion du métier
« Vous êtes dans la peau d'un agriculteur. Qu'est-ce que vous auriez envie de dire, faire comprendre et faire savoir aux citoyens ? » Réflexion, concentration, grignotage de crayon... On s'interroge du regard avant de griffonner sur sa feuille blanche. Au bout d'un petit quart d'heure, les contributions sont mises en commun. « Si j'étais agriculteur, j'aurais envie de dire que je suis un acteur et un travailleur du territoire et que pour cela, il faut avoir l'amour du métier, vivre avec la nature et s'en servir, tout en la protégeant », se lance Denis Falque, agent de maîtrise et maire de Têche.
Chez les « vrais » agriculteurs, beaucoup évoquent leur passion du métier et revendiquent sa grande technicité. Pour permettre aux habitants d'en saisir la complexité, Vincent Rocher, éleveur à Chevrières, suggère que « les habitants viennent voir et prennent notre place ! » Les élèves de la MFR lui emboîtent le pas. « Avant de juger notre métier, venez voir notre travail », invite Dorian. « Pourquoi vous nous critiquez dans notre dos et pas en face ? », s'interroge un de ses copains.
« On fait notre métier, pas du mal à la planète », déclare un autre jeune. Comme lui, la plupart des participants du groupe « agriculteurs » est sur la défensive. Le ton n'est pas agressif, mais on sent parfois une pointe de crispation. Beaucoup aimeraient « casser les préjugés sur les agriculteurs ». Tous insistent sur les bonnes pratiques. « J'aimerais montrer que le métier, ce n'est pas maltraiter les animaux et ne mettre que des produits phytos », lâche Mathis. « Je prends soin de mes cultures comme vous prenez soin de vos enfants, ajoute Olivier Gamet, agriculteur à Chatte et président du CTSG. Est-ce que vous mangeriez mes pommes ou mes tomates malades ? »
Les difficultés pour « tirer un revenu » sont également mises en avant. « On ne gagne pas beaucoup pour le nombre d'heures travaillées », fait remarquer un élève de la MFR. Raphaël Gaillard, éleveur à Saint-Vérand, pointe de son côté « l'incohérence des gens par rapport au prix et à la qualité ». Antoine voudrait « faire comprendre qu'il faut payer le produit à son juste prix ». Un autre élève aimerait demander aux habitants quelle est la part de l'alimentation dans leur budget...
Incompréhension
Dans le groupe « habitants », on perçoit beaucoup d'incompréhension. Le « jeu » se déroulant dans le Sud-Grésivaudan, la référence au paysage s'impose d'elle-même. « Avant, on voyait du tabac, des asperges, de la vigne et des chèvres. Pourquoi tout cela a disparu ? », demande Raphaël Gaillard qui vient de troquer sa casquette d'agriculteur contre celle de riverain. On entend aussi : « Avec ces noyeraies à l'infini, le paysage est monotone. Pourquoi la monoculture ? » Et son corollaire : « Pourquoi portez-vous des combinaisons quand vous traitez, si vos produits ne sont pas dangereux ? » Ou encore : « On est venu à la campagne pour s'éloigner de la pollution et vous nous intoxiquez ! » Certaines réflexions témoignent tout de même d'une volonté de nouer le dialogue : « Pourriez-vous nous prévenir quand vous allez traiter ? »
Certaines questions abordent l'équipement et les pratiques, comme l'irrigation. « Vous vous plaignez de ne pas gagner votre vie et pourtant vous avez du matériel qui coûte une fortune », fait semblant de s'étonner un agriculteur devenu « habitant ». D'autres se demandent pourquoi les paysans ne passent pas tous en bio (« Est-ce compliqué ? ») et pour quelle raison les produits français sont « souvent plus chers que les autres ».
Autant d'interrogations légitimes qui permettent à chacun de mesurer la profondeur du fossé qui sépare exploitants et néo-ruraux. Pour le combler, au moins en partie, les élèves de bac pro de la MFR de Chatte sont chargés de s'inspirer des questions posées pour réaliser des vidéos sur le métier d'agriculteur, de façon à mettre un peu d'huile (de noix bien sûr) dans les rouages grippés de la communication locale. Rendez-vous à la fin de l'année pour les premières projections.