150 ans de restauration des terrains en montagne
Des grands travaux à l'accomplissement de multiples missions
Inévitables tôt ou tard, les mouvements de terrain, les crues torrentielles et les avalanches doivent être maîtrisés afin d'assurer la protection des personnes et des biens. C'est la mission des services de restauration des terrains en montagne (SRTM), qui ont été créés à la fin du XIXe siècle pour reboiser les zones les plus dégradées. L'exemple du torrent du Manival, dans l'Est du massif de Chartreuse et la plaine alluviale de l'Isère, est une bonne façon de revenir sur cet anniversaire, que les SRTM fêteront encore cette année. Au-delà du retour sur l'âge d'or de la RTM, marqué par des travaux pharaoniques, c'est l'occasion de mieux connaître sa réalité en ce début de XXIe siècle.
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1860 : loi sur le « reboisement des montagnes »
En instituant « le versement de subventions aux communes et aux particuliers pour mener des reboisements en montagne, elle constitue la génèse de la politique publique de la restauration des terrains en montagne, selon l'office national des forêts (ONF). Mais elle est mal perçue par les populations de montagne, qui se partagent un espace rare, sur des terres à dominante d'élevage ».
1864 : loi sur le « réengazonnement des montagnes »
Après avoir « affiché sa volonté de se substituer aux propriétaires défaillants, en expropriant des terrains pour les reboiser, l'Etat infléchit sa politique avec une nouvelle loi », raconte l'ONF.
1882 : loi sur la « restauration des terrains en montagne »
Avec l'introduction de ce vocable nouveau, une nouvelle approche du reboisement voit le jour. « Couplés à des travaux de génie civil, les grands travaux de reboisement entrepris à partir de cette date sont au départ ciblés sur la correction des torrents, dont les crues violentes arrachent les terres et menacent les villages montagnards », précise l'ONF, qui explique que la sécurité, mais aussi l'offre d'emplois permet de faire accepter cette nouvelle loi aux populations montagnardes. 1882 marque le démarrage de grandes campagnes de reboisement, se traduisant par des programmes de travaux « souvent pharaoniques », selon l'ONF.
Après 1914
« Comme dans tous les pays alpins, les difficultés économiques et les effets démographiques dus à la première guerre mondiale entraînent un fort ralentissement dans la politique d'acquisition et de travaux », indique un rapport d'information du Sénat sur l'avenir de la montagne, qui parle d'« âge de la gestion ».
Après 1940
« Malgré des besoins d'entretien de plus en plus importants, on constate une réduction tendancielle des crédits, aggravée par un renchérissement du coût de la main-d'oeuvre », relate ce même rapport.
1970 : 111 morts dans l'avalanche de Val d'Isère (en Savoie) et le glissement du plateau d'Assy (en Haute-Savoie)
Ces deux catastrophes soulignent la nécessité d'une nouvelle politique publique de prévention des risques en montagne du fait de l'essor du ski depuis les années 1960. Après la création d'un premier ministère de l'environnement en 1971, une cartographie réglementaire des risques est instaurée en prenant appui sur le service de restauration des terrains de montagne (SRTM).
A partir des années 1980
« Les collectivités locales de montagne, devenues responsables de leur aménagement spatial, et en charge de populations et d'activités économiques croissantes, expriment de nouvelles attentes vis-à-vis du SRTM, en particulier dans les domaines de l'analyse de risques au niveau de bassins versants, d'appui à la conception de stratégies locales de protection, ou encore d'assistance à la maîtrise d'ouvrage, d'études techniques, voire de maîtrise d'oeuvre de projets le plus souvent complexes », témoigne l'ONF.
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Imaginée pour lutter contre l'érosion et réguler le régime des eaux par l'intermédiaire de la correction torrentielle et du reboisement des bassins versants de ces cours d'eau, la restauration des terrains en montagne (RTM) est aujourd'hui « un service spécialisé de l'office national des forêts implanté dans onze départements alpins et pyrénéens, indique le SRTM de l'Isère. Partenaire historique des acteurs publics dans les domaines de la prévention des risques naturels en montagne et de la protection contre lesdits risques, il apporte aux décideurs une expertise et un savoir-faire fondés sur une longue expérience. Ses domaines d'intervention vont de l'étude de diagnostic à la réalisation d'aménagements de protection. Ils concernent les phénomènes de crues et de laves torrentielles, de chutes de blocs, de glissements de terrain et d'avalanches ». Même si les études représentent une part importante de son activité et s'il assume la gestion de nombreux ouvrages, espaces naturels et forêts, le SRTM apporte aussi son concours technique aux services de l'Etat et aux collectivités locales, « lorsqu'à la suite du déclenchement d'une catastrophe naturelle, des activités humaines sont sévèrement menacées ou affectées ».
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« En Isère, le service de restauration des terrains en montagne entretient plus de 3 350 ouvrages répartis dans 113 divisions domaniales totalisant une superficie de 18 775 hectares », informe le SRTM départemental, qui replace son activité dans un bilan national fort « de 1500 torrents, 115 glissements de terrain et une centaine de couloirs d'avalanche corrigés ».
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Un rapport sur les moyens de « préparer les forêts françaises au changement climatique » remis au gouvernement en 2008 souligne la nécessité d'« intensifier la gestion des forêts de montagne protégeant des enjeux rapprochés » et de « programmer le renouvellement des peuplements des séries RTM ». Mais entre ce qu'il faudrait faire et ce que l'on a les moyens de faire, il y a parfois un écart notable. C'est pourquoi, « l'Etat a arrêté la répartition des financements dont peut bénéficier le service de restauration des terrains de montagne » par le biais d'une circulaire, en février dernier. On y apprend que « le RTM nest pas un service de l'Etat, bien qu'il conserve des missions de service public. En tant que service de l'office national des forêts, il respecte les règles de gestion d'un établissement public à caractère industriel et commercial. En conséquence, toutes les missions confiées au RTM doivent faire l'objet d'une commande et d'un financement clairement identifiés ». Les services de l'Etat sont donc invités à « veiller à ce que leurs sollicitations n'excèdent pas la juste nécessité (...). Le chef du service départemental ou interdépartemental de la RTM est chargé d'évaluer la pertinence des demandes adressées et de la moduler dans les territoires déjà couverts par des plans de prévention des risques naturels ou des documents d'urbanisme ». De même, en ce qui concerne l'appui aux collectivités, le service RTM assure les missions listées dans la circulaire et il est précisé que « les conseils énumérés ne s'étendent en aucun cas à la réalisation d'études ou d'expertises qui devront trouver leurs propres financements ».
Des inquiétudes
Dans ce contexte, on comprend que la commémoration des 150 ans de restauration de terrains en montagne soit aussi marquée par des inquiétudes quant au devenir du SRTM. Dans sa préface de la brochure éditée à cette occasion sur le torrent du Manival, le chef du SRTM de l'Isère, Bruno Laïly, a souhaité que « si l'action RTM contemporaine continue de répondre à un besoin de société, les moyens lui soient donnés de se poursuivre ».
Quant à Damien Guiguet, le président du syndicat intercommunal des torrents du Saint-Eynard, bénéficiaire de l'expertise du SRTM de l'Isère, il a estimé, lors de la journée récemment organisée à Saint-Ismier pour marquer les 150 ans de la loi de 1860, que « l'orage du mois de juin dernier a prouvé l'efficacité des ouvrages édifiés par le SRTM. Nous n'avons pas eu de drame à déplorer, ni de dégâts trop graves à réparer, bien que l'état de catastrophe naturelle ait été déclaré. Des travaux de confortement ont été nécessaires et ils ont été rapidement réalisés ». Le SRTM semble en phase avec son temps.
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« Emblématique de la RTM », le torrent du Manival, un affluent de l'Isère dont le bassin versant s'étend sur plus de sept kilomètres carrés à l'Est du massif de Chartreuse et dans la vallée du Grésivaudan, vient de faire l'objet d'une brochure d'une quarantaine de pages richement illustrée. Pour Bruno Laïly, chef du service de restauration des terrains en montagne de l'Isère, ce site constitue en effet « une excellente illustration de l'évolution des missions de la SRTM depuis 150 ans » et donc « un bon exemple pour marquer cet anniversaire particulier ».
Un secteur longtemps soumis aux laves torrentielles
« Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le Manival est un torrent à l'état naturel, qui change de lit, envahit les champs, submerge la route de Grenoble à Chambéry et cause parfois des dégâts considérables dans les hameaux de Saint-Ismier et Saint-Nazaire-les-Eymes, rappelle en effet le SRTM de l'Isère. Très vite, les habitants vont tenter de se protéger par l'édification de digues, aidés en cela par l'Etat, qui ne peut tolérer qu'un axe de circulation majeur soit régulièrement coupé. Les lois sur le reboisement et la restauration des terrains en montagne vont donner une dimension nouvelle à cette lutte, engagée de longue date, mais jusque là inégale. L'élaboration du projet technique, la justification des zones à acquérir, l'estimation de la valeur des terrains, les négociations, puis leur achat amiable ont pris environ deux décennies ».
Les travaux ont débuté en 1891. Mais ils ont nécessité « tout d'abord de construire un chemin, rappelle le SRTM38. A l'époque, le mulet était l'aide indispensable à l'ouvrier. Le chantier étant éloigné du village, ces derniers couchaient sur place et ne redescendaient que le dimanche. En prévision des futures plantations, on avait pris soin de créer une pépinière d'altitude dont les plants étaient déjà adaptés aux lieux. Alors, enfin, on attaquait les travaux de correction torrentielle à la pelle, à la pioche et au burin, pour ajuster les barrages et les seuils en pierres sèches. Outre les travaux d'hydraulique, qui ont concerné plus de huit kilomètres de lits, la construction des barrages s'est accompagnée de l'installation de cordons de boutures et de clayonnages, dans le but de stabiliser les terrains meubles. Des semis directs d'épicéa, de pins sylvestres et de pins à crochets furent aussi réalisés en 1892, mais leur réussite fut presque nulle ».
Les travaux de génie biologique se sont poursuivis par le reboisement, mais « après une décennie de travaux, le Manival fait encore parler de lui en empruntant à nouveau d'anciens chemins », provoquant d'importants dégâts dans le vignoble de Bernin et dans différents hameaux de Saint-Nazaire, relate le SRTM de l'Isère. En réaction, le périmètre initial de RTM est élargi et une plage de dépôt créée en 1926.
Le défi de l'urbanisation
« Les travaux réalisés depuis plus d'un siècle ont rendu possible l'extension de l'urbanisation sur le lieu historique de l'étalement des laves torrentielles dans la seconde moitié du XXe siècle, souligne le service départemental de la RTM. Mais, pour maintenir un niveau de sécurité suffisant, de nouveaux travaux ont été nécessaires. En 1982, sept nouveaux seuils en béton armé sont reconstruits dans le ravin de Grosse Pierre. La plage de dépôt fut agrandie en 1992 et fermée par un barrage dit « de sédimentation ». Suite à un glissement important en 1991, douze barrages câbles sont installés dans le ravin de la Roche entre 1993 et 1995 ».
En résumé, « aujourd'hui, on peut dire que le fonctionnement du torrent est complètement anthropisé : 2 000 à 2 500 mètres cubes de matériaux en moyenne depuis 25 ans sont retirés chaque année de la plage de dépôt. Le risque principal auquel expose le torrent se situe maintenant en aval de la division domaniale RTM. Il est lié à l'enfoncement du lit. Le Manival prend, dans certaines zones, des allures de canyon. Un risque de déstabilisation et de rupture brutale des berges ne peut être écarté. Or, de nombreuses habitations bordent le cours du Manival. Le syndicat intercommunal des torrents du Saint-Eynard gère cette partie du torrent depuis 1989. En lien avec le SRTM, les communes se sont aussi dotées de plans de prévention des risques naturels ». Le service est sorti des divisions domaniales et assume des missions élargies.
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