Des plantes qui ne peuvent dire leurs vertus
Alors que les sénateurs planchent sur la révision de la règlementation sur les plantes médicinales, les installations d'exploitations en plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM) n'ont jamais été aussi nombreuses. « C'est un phénomène de fond porté par les besoins en produits naturels, bio ou de santé, observe Cédric Yvin, conseiller spécialisé PPAM à la chambre d'agriculture de la Drôme. C'est une tendance lourde et un créneau très porteur. » Il y a environ un millier de producteurs en Auvergne-Rhône-Alpes, qui cultivent 8 000 hectares, et à peu près 6 000 en France. Les surfaces ont augmenté de 40% en moins de 10 ans pour atteindre 53 000 hectares aujourd'hui. Les exploitations présentent des profils très hétérogènes, de quelques ares pour les producteurs-cueilleurs en circuit court à plusieurs centaines d'hectares dans les grandes cultures de lavande ou de lavandin en intégration. Le bio couvre 25% des surfaces. « L'origine France en agriculture biologique est très recherchée », explique encore le technicien. Il faut dire que le secteur est encore inondé par des plantes d'importation venues d'Europe de l'Est et du Magrheb. Si le département de la Drôme est moteur (86% des surfaces, 800 producteurs) avec la production de lavande et de lavandin (30% des PPAM produites en France), le phénomène touche aussi l'Isère. On retrouve la coopérative La Dauphinoise qui, dans un objectif de diversification, s'est lancée dans la production de plantes aromatiques, essentiellement de menthe et de mélisse (11 adhérents, 27 ha sous contrat). A côté des réseaux structurés, il y a de nombreux petits producteurs, dont certains récemment installés, sur de petites surfaces, avec une transformation à la ferme et en vente directe. La montagne est leur terrain de jeu favori.
Pharmacopée
C'est le cas de Luc Nouveau, qui a créé la Tisanerie de Montgoutoux, à Saint-Pierre-d'Allevard, il y a environ deux ans. Sur 5 000 m2 de terres bio et pentues, il cultive plusieurs variétés de plantes, principalement à vocation culinaire (verveine, thym, sauge, mélisse, sariette, menthe, l'origan, hysope etc.). Il consacre également 60% de son activité à la cueillette sauvage : orties, ronce, myrtille, sureau, framboise, fraise, ail des ours, noisetier, reines des prés ou tilleul. Cet autodidacte a quitté le monde du commerce international et du conseil fiscal et lu Pierre Rabhi. « Ces plantes, on les connaît à la base. Il faut juste se les approprier ». Avant de s'installer, il a suivi une formation chez un producteur en Maurienne, notamment pour la transformation et le séchage. « Je fais uniquement des tisanes », précise-t-il. L'investissement en matériel est limité : pas plus de 5 000 euros. « Tout le monde me parlait d'échec, lorsque je me suis lancé ». Les faits tendent à prouver le contraire. Au bout de 18 mois, le tisanier est parvenu à tirer un revenu de son activité. Il commercialise ses produits sur les marchés du secteur, dans quelques boutiques, en point de vente collectif et dans une pharmacie. Il envisage de construire une serre pour cultiver la verveine. Dans son jardin, les plantes poussent par bouquets, associées les unes aux autres. Il les a toutes testées sur lui-même. Mais ses connaissances, il est tenu de les garder pour lui-même. En effet, le tisanier, en raison d'un cadre règlementaire strict, ne peut diffuser de conseils sur l'utilisation des plantes. Cette compétence est en effet réservée aux professionnels de la santé. Seules 148 plantes sont « libérées » du monopole pharmaceutique en France. « Le point bloquant est de ne pas pouvoir associer le conseil à la vente de nos produits, car ce sont des produits de santé, explique Benoît Claude, président du syndicat des producteurs de plantes des deux Savoie. Ce conseil pourrait être encadré avec une formation.» Pour s'en sortir, les paysans-herboristes vendent leurs plantes avec un guide d'utilisation dont les informations « sont tirées de manuels de référence » assorties bien entendu, de toutes les réserves nécessaires. Le vide juridique crée la duplicité.
Une mouvance agricole
En Belledonne, Valentine Hary est une pionnière. Elle s'est installée en 2011 à La Ferrière après avoir fait l'Ecole d'herboristerie de Lyon. « J'ai appris pour le plaisir, puis j'en ai fait mon métier. » Au début, elle pratiquait essentiellement de la cueillette puis a pu acquérir du foncier. La question du cadre juridique de son activité lui a souvent été posée. « J'aborde mon activité du côté alimentaire et non pas médicinal. Je ne suis pas pharmacienne, les gens ne viennent pas me demander conseil. » Elle insiste : « Je me définis comme productrice de plantes et non pas herboriste. J'ai bien entendu une petite connaissance des plantes, mais ce sont deux choses différentes : le côté agricole et le côté herboriste. » La productrice travaille seule et développe trois activités : cultures de plantes aromatiques et médicinales (menthes, thym, sauge, basilic, bleuet, mélisse...), cueillette sauvage (ail des ours, coucou, tilleul, millepertuis) et conduit un verger (pomme, noix, cerise, prune, coing, poire), le tout en agriculture biologique. Elle transforme ses productions en sirop, tisanes, pesto, huiles de massage, confitures ou jus qu'elle commercialise en direct.
Membre du réseau Adabel, elle considère avec intérêt les nouvelles installations en Belledonne. « C'est dans l'air du temps, une mouvance agricole qui va dans le sens du bio, des médecines douces. Cela fait parler de notre activité et c'est tant mieux ! » Aujourd'hui, sept fermes sont en PPAM dans le secteur, dont six installées au cours des trois dernières années. « Ce sont bien souvent des installations progressives », observe Charlotte Doucet, animatrice du réseau. « Chacun essaie de s'inscrire dans une niche, de se démarquer. Il y a une forte attente du consommateur sur ces produits. » Une installation réclame peu d'investissement et peu de foncier, mais tous ces nouveaux agriculteurs sont au moins passés par un séjour chez un producteur de PPAM pour apprendre les plantes et le métier.
Isabelle Doucet
Législation/Une mission sénatoriale a formulé des propositions pour faire évoluer le statut d'herboriste.Pharmacien, herboriste, paysan : qui fait quoi ?
« Le statut de l'herboriste questionne encore », explique Guillaume Gontard, sénateur de l'Isère, vice-président de la mission d'information dont l'objectif est de déboucher sur une proposition de loi modifiant ce statut. Le sujet est très délicat tant il hérisse les pharmaciens seuls habilités à vendre et à conseiller les plantes médicinales sous monopole pharmaceutique. Pour rappel, le statut d'herboriste et le diplôme afférent ont disparu depuis 1941, laissant aux seuls pharmaciens les prérogatives associées, à l'exception d'une liste de 148 plantes « libérées » du monopole depuis 2008.« Une mission d'information permet d'ouvrir le sujet et d'être transpartisan », reprend le sénateur. Il rappelle par ailleurs que le secteur des plantes médicinales est en fort développement. « Ce sont un filières et des métiers d'avenir ». Mais avec un petit fil à la patte. C'est pourquoi le rapport parlementaire a formulé 39 propositions s'intéressant à la préservation des connaissances et au maintien des savoir-faire de la filière PPAM. Il souhaite également favoriser la formation. Le sénateur estime « qu'il y a de la place pour un statut d'herboriste-paysan ou d'herboriste de comptoir. Il faut délimiter ce qui relève de la médecine et ce qui relève de l'herboristerie ». L'accent est porté sur le développement de la filière agricole. « Il y a une attente sociétale en matière de soins par les plantes, qui recherche des plantes de qualité », indique Guillaume Gontard. Les propositions fixent un objectif de 50% de surfaces cultivées en bio en renforçant les aides à la conversion et aspirent à la création d'un label « Plantes de France ». Une aide à l'installation sous forme d'une DJA spécifique aux petites surfaces faciliterait l'émergence de certains projets. Pour faire évoluer le métier de paysan-herboriste, les sénateurs proposent de faire évoluer la liste des 148 plantes autorisées et de créer un référentiel européen dont les indications pourraient être reproduites sur les emballages de produits.
Des aides régionales et un guide
La chambre d'agriculture de la Drôme a réédité la 5e édition de son guide PPAM à l'intention de tous les producteurs et porteurs de projet. Cette bible de 300 pages contient toutes les informations concernant la filière : organismes, installation, actualités techniques et réglementaires, expérimentations, fiches techniques de culture, témoignages, annuaire de contacts etc. Prix : 51 euros, gratuit pour les producteurs.
La région Aura a établi un plan filière PPAM 2018-2020, assorti d'une enveloppe de 1,2 million d'euros, au titre duquel elle peut apporter trois types d'aides : aide aux investissements agricoles, aide aux entreprises, développement de l'offre PPAM. Les aides aux investissements en matériel, temporairement bloquées en raison de la forte demande, pourront de nouveau être demandées avec un nouveau formulaire à partir de début 2019.