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Prairies naturelles

Des techniques pour valoriser toutes les surfaces

Une soixantaine d'éleveurs des massifs isérois ont suivi une formation au long cours pour mieux tirer partie de leurs parcelles. Et gagner en autonomie fourragère.
Des techniques pour valoriser toutes les surfaces

C'est un coup de chaud qui les a mis sur la piste. En 2011, la sécheresse est si sévère que les éleveurs manquent d'herbe. Même en moyenne montagne. Une réflexion s'engage alors pour améliorer l'autonomie fourragère et l'utilisation des pâturages. En 2014, une soixantaine d'éleveurs issus des massifs isérois s'organisent (1) et font appel à Cyril Agreil, technicien spécialisé dans la valorisation des surfaces fourragères. La démarche bouscule les habitudes, car Cyril Agreil ne propose pas de solution toute faite : il confie à chacun des outils pour « inventer sa propre solution technique adaptée ».

Un œil nouveau sur les parcelles

Au fil des journées de formation (21 en deux ans), les éleveurs apprennent ainsi à poser un œil nouveau sur leurs parcelles. Ils découvrent que l'on peut tirer partie de la diversité floristique pour produire, qu'il est possible de transformer un refus en atout alimentaire et qu'il existe des techniques pour maîtriser la broussaille autrement qu'avec un gyrobroyeur. Des techniques sont passées en revue, qui permettent de valoriser toutes les surfaces, des prairies naturelles aux pelouses sèches, en passant par les landes, les milieux humides et sous-bois.
Depuis, les habitudes ont changé dans de nombreuses exploitations, ont témoigné la plupart des éleveurs lors d'une journée de restitution organisée fin mars à la ferme des Charrières (Herbeys). Bovins, ovins, caprins et chevaux ont appris à pâturer autrement. Des génisses laitières se sont mises à consommer avec appétit des feuillages de ligneux (après y avoir été habituées) et des brebis ayant agnelé à l'automne sont sorties dès la mi-mars à 900 m d'altitude. « Ça fait un peu peur au début, mais j'économise un mois de foin, raconte Julien Van Ee, installé à Nantes-en Rattier depuis 2012. Les bêtes ont commencé par faire un peu la tête parce qu'elles n'avaient que du sec et du brachypode à manger, mais elles ont fini par s'habituer et elles sont en état. Les anciens, ils poussent des cris, mais les brebis sont dehors de 9 heures du matin au coucher du soleil. Et elles mangent ! »

Le pailleux d'abord

Même constat chez Vincent Gilbert, éleveur de brebis allaitantes et laitières en Chartreuse, qui effectue la mise à l'herbe de ses allaitantes suitées très précocement. Les brebis ont été conduites dans une parcelle de trois hectares, dominée par la bauche et les massifs de prunelliers, parcelle que l'éleveur a divisée en trois grands parcs pour un mois (avec un fil avant et sans fil arrière). Les bêtes ont d'abord consommé uniquement le pailleux de l'année précédente, puis ont été progressivement récompensées par les pousses vertes émergeant du pailleux. « Il n'y a aucun souci direct sur les animaux, assure Vincent Gilbert. Et une fois que le vert arrive, la transition se fait toute seule. Derrière, on peut faire passer les laitières. »
Ce que les éleveurs ont retenu de cette formation collective, c'est qu'il n'y a pas de recette préétablie. A chaque rencontre, le technicien leur a fait préciser leurs objectifs et décrire leurs parcelles. Car ce qui est valable chez l'un n'est pas forcément applicable chez l'autre. Le retour d'expérience de chacun n'en profite pas moins à tous. Cyril Agreil rappelle cependant que si « l'herbe pâturée représente une ressource à faible coût pour nourrir son troupeau, il y a beaucoup de conditions techniques pour le réussir. Il faut savoir à quelle époque venir avec ses animaux, dans quel état laisser la parcelle, quand revenir... »
Les éleveurs ont désormais intégré un « mode d'exploitation parcellaire », mis au point par l'institut de l'élevage dans les années 90. Ils ont appris à gérer leurs prairies selon un calendrier de pâturage minutieusement établi. Ils ont également acquis une connaissance fine des espèces et de l'utilisation que l'on peut en faire. Chacun sait désormais distinguer le brachypode penné de la fétuque élevée, du brome érigé ou de la molinie. Ce qui n'allait pas de soi quelques mois auparavant, les éleveurs parlant couramment de « bauche » pour désigner ces graminées très productives qui jaunissent en fin de saison. « L'intérêt de savoir reconnaître le brachypode, c'est que c'est une plante dotée d'une croissance assez lente, qui a un report sur pied excellent en été, très correct en hiver et jusqu'au printemps suivant », explique Cyril Agreil qui précise que « la bauche déteste se faire pâturer quand elle pousse ». Et le technicien de rappeler : « En faisant varier les pratiques, beaucoup de végétations sont possibles sur une parcelle. Il faut savoir interpréter la végétation en place comme le résultat et la conduite, et décider la végétation pour ajuster sa pratique. »

Marianne Boilève

(1) Trois groupes territoriaux ont été constitués : Belledonne-Chartreuse, Sud Isère et Vercors-Diois.

 

Pâturer ou broyer ? Quelle est la meilleure méthode de maîtriser l'embroussaillement ? A retrouver sur terredauphinoise.fr

 

Eduquer le troupeau

Située à La Chapelle du Bard (massif de Belledonne), la ferme de la Grangette (90 ha) fait pâturer ses 50 vaches laitières six mois de l'année. Mises à l'herbe vers le 20 mars, les génisses de renouvellement ont été installées sur une parcelle très riche en brachypodes. « C'est un lot en bon état, sans gros besoin. Mais quand on les a sorties, on a eu peur, raconte Romain Ollier, l'un des associés du Gaec de la Grangette. Au début, pour le très pailleux, elles ont rechigné. Et puis elles s'y sont mis. Après, par sécurité, si ça ne se passe pas bien, on peut toujours apporter une balle de foin. » Les génisses sont aussi chargées d'entretenir les parcelles difficiles. « C'est une question d'éducation du troupeau, assure l'éleveur. Nos génisses savent mieux valoriser les broussailles et les ronces. »
Cette mise à l'herbe précoce permet d'assurer un déprimage sur les parcelles les plus distantes de la ferme, mais aussi d'anticiper les travaux à l'extérieur. Et si les bêtes regimbent un peu au début face au brachypode, ça ne dure pas. « La première fois, elles ne sont pas contentes, reconnaît Cyril Agreil. Mais l'année suivante, comme elles s'y attendent, ça ne pose aucun problème. Et puis c'est une ressource appétente : si l'on attend pas une production trop élevée, comme avec les génisses, ça marche très bien. »
MB