Développement : une voie à double sens
Aider les autres, c'est bien. Mais à quoi ça sert au juste ? En Isère de nombreuses actions de coopérations agricoles sont engagées avec les pays du sud. Associations, organisations professionnelles ou collectivités territoriales s'investissent depuis des années dans des projets de développement agricole et rural, essentiellement au Maghreb, en Afrique subsaharienne et en Amérique du sud. Quelles qu'en soient les motivations de départ, les actions dépassent souvent la simple logique humanitaire et sont généralement conçues dans un esprit de partage et d'échanges de savoir-faire. Certes, à la base, les Isérois proposent toujours un appui technique, voire un renforcement des capacités des communautés locales. C'est ainsi par exemple qu'une association de Coublevie s'est lancée dans un projet d'appui au maraîchage au Mali en fournissant des semences, des petits outils et des plants d'arbres aux habitants de deux villages de la région de Tombouctou. Dans un esprit plus partenarial, la chambre d'agriculture a signé deux conventions de coopération avec ses homologues de deux régions, l'une au Burkina-Faso, l'autre au Maroc. Il s'agit à chaque fois de poser la première pierre d'une coopération basée sur « une réelle réciprocité dans les apprentissages ».
Les esprits chagrins argueront qu'en période de restrictions budgétaires, ces partenariats « coûtent » plus qu'ils ne rapportent. Certes, la chambre d'agriculture de l'Isère consacre un budget de près de 100 000 euros à la coopération, en grande partie financé par la région (70%) et divers partenaires dont le conseil général. Mais cet « investissement » est compensé par de réels échanges, souvent immatériels. « Aujourd'hui on ne peut plus vivre dans une bulle, estime Didier Villard, éleveur à Torchefelon et vice-président de la chambre. Il faut chercher à comprendre ce qui nous entoure et ne pas ignorer les capacités des autres à produire. » Même si les façons de faire sont différentes...
Co-construire avec les producteurs locaux
En 2013, une délégation iséroise s'est ainsi rendue dans la région des Hauts-Bassins, (Burkina-Faso) pour poser un diagnostic précis sur la culture de la noix de cajou et co-construire avec les producteurs locaux un projet d'amélioration des rendements et les conditions de production. Cet échange a été suivi de plusieurs autres, impliquant notamment des femmes ou de jeunes agriculteurs isérois. Tandis que les Français faisaient part de leur expérience en matière de formation professionnelle ou de parcours à l'installation, les Burkinabé ont surpris leurs interlocuteurs par la place qu'ils laissaient aux femmes dans certaines instances, comme la chambre d'agriculture, ou leur pratique de la concertation en matière de foncier. Les jeunes se sont d'ailleurs rapidement trouvés des problématiques communes sur ce point, l'Isère comme la région de Bobo Dioulasso étant confrontée à l'urbanisation croissante et à la raréfaction du foncier.
« La coopération ne se résume pas à de la charité, prévient Jean-Paul Sauzet, conseiller à la chambre d'agriculture de l'Isère. C'est avant tout de l'échange technique. Mais, de notre côté, nous devons être prudents afin de ne pas les inciter à commettre certaines erreurs sous couvert de progrès. » Allusion à peine voilée à l'exploitation intensive ou la mécanisation, dont les sirènes font rêver de nombreux agriculteurs africains, ce qui n'est pas sans poser problème dans des milieux ruraux très peuplés où l'agriculture est une source de revenu importante. Engagé dans le groupe d'échange avec les producteurs de noix de cajou, Daniel Eymard-Vernein, nuciculteur à Izeron, partage cette analyse : « Nous devons leur montrer des choses, leur expliquer comment nous sommes structurés par exemple, mais il ne faut surtout pas qu'ils calquent notre modèle de développement. » En effet, installer une ferme de 300 vaches laitières ou mécaniser la récolte des noix de cajou au Burkina serait, en l'état actuel des choses, une erreur. « Nous devons être très vigilants, confirme Didier Villard qui s'est lui aussi rendu au Burkina. Là-bas, les agriculteurs sont dans une relation d'équilibre avec leur climat, leur sol, leur animaux. Il ne faut pas casser cela. Il faut y aller sur la pointe des pieds pour ne pas les conduire à faire les mêmes erreurs que celles que nous avons faites, par exemple en polluant nos sols. Si nous les poussons à mécaniser, des milliers de femmes vont perdre leur emploi et les campagnes vont se vider. » Un peu comme cela s'est produit en France après guerre.
Leçon de vie
Tous les agriculteurs isérois qui ont participé à ces échanges sont revenus « complètement chamboulés ». Non seulement par l'intelligence des rapports qu'entretiennent les agriculteurs africains avec leur environnement (les pratiques agro-forestières des Burkinabé ont beaucoup intéressés les Isérois), mais aussi par la grande qualité des relations humaines. « C'est une vraie leçon de vie qui permet de relativiser notre quotidien », apprécie Françoise Soullier, horticultrice à Tullins et présidente des JA de l'Isère, qui admire la manière dont les femmes imaginent des solutions « avec les moyens du bord » pour concilier vies familiale et professionnelle. Daniel Eymard-Vernein ne dit pas autre chose : « Aller chez eux, ça permet de mesurer la chance que nous avons d'hériter de générations qui ont beaucoup travaillé ensemble pour que nous puissions évoluer aujourd'hui dans un univers très structuré, avec des organisations, des chambres d'agriculture, des instituts de recherche, des filières, des aides... Notre cadre de travail est incroyablement confortable, alors que chez eux, tout reste à faire. » Un retour d'expérience qui devrait faire réfléchir... les esprits chagrins.
Marianne Boilève
Maroc-IsèreDeux chambres et des problématiques communes
Lors de sa dernière session, le 20 mars, la chambre d'agriculture de l'Isère a signé une convention avec son homologue marocaine de la région Rabat Salé Zemmour-Zaer (RSZZ), partenariat qui s'inscrit dans le cadre plus large de la coopération décentralisée entre les régions Rhône-Alpes et RSZZ. Construit dans un esprit d'équité, cet accord vise à accompagner la chambre de RSZZ dans sa structuration (représentation professionnelle, défense des intérêts des agriculteurs, partenariat entre les structures de développement et de conseil agricole...), mais aussi dans le développement de circuits courts, la valorisation des productions agricoles par des labels de qualité ou d'indications géographiques protégées et la mise en place de logique de filières pour les produits de terroir (lavande, élevage, fruits...). Le président de la chambre d'agriculture iséroise, Jean-Claude Darlet, souligne des préoccupations communes, sur les questions de commercialisation par exemple : « Nous avons des façons de produire différentes, mais nous nous retrouvons sur des problématiques comme le prix des produits : comment faire pour capter de la valeur ajoutée ? Comment éviter que cette valeur ajoutée ne soit prise par d'autres structures comme les industries ou les circuits de distribution ? » Autrement dit comment valoriser des produits de qualité : des deux côtés de la Méditerranée, la question se pose avec la même acuité.S'inspirer de l'exemple marocainSur le plan technique, les Isérois s'intéressent de près à la façon dont les Marocains gèrent le suivi sanitaire de certaines productions ou pratiquent l'irrigation : « Nos collègues marocains irriguent leurs avocats avec du goutte-à-goutte, mais en utilisant une autre technique que la nôtre. Cette technique pourrait être transposée chez nous, notamment en noyer », explique Jean-Claude Darlet, qui ne perd pas de vue son métier de nuciculteur. Le président de la chambre iséroise se montre également intéressé par la manière dont les régions marocaines sont parvenues à se regrouper dans le cadre du plan Maroc Vert : « Avec la réforme territoriale, nous allons devoir nous marier avec l'Auvergne. Pour l'instant, on patine un peu. Nous avons sans doute beaucoup à apprendre de nos partenaires marocains. » Prochain rendez-vous à la foire de Meknès, le salon de l'agriculture marocain, où l'Isère entend bien faire connaître ses produits.MB
La coopération, une des missions de l'enseignement agricole
L'enseignement agricole développe depuis de nombreuses années des actions de coopération internationale. Normal : c'est inscrit dans ses missions (article L.811-1 du Code rural). Les établissements développent des activités qui vont de la simple mission d'expertise au jumelage inter-établissement. Les élèves qui ont participé à ce type d'opération dans le cadre de leur formation évoquent tous l'ouverture d'esprit et l'enrichissement personnel qu'ils en retirent. Et s'ils comprennent vite que les modes de production ne sont pas forcément transposables, les systèmes d'organisation locaux sont souvent source d'inspiration. « Ça leur donne des perspectives », explique Fanny Poirier directrice du CFPPA du lycée de la Côte-Saint-André.Malheureusement, les troubles qui agitent l'Afrique depuis quelques années ont mis un coup d'arrêt à de nombreuses opérations. « Toute l'Afrique est interdite : ça réduit beaucoup les possibilité de coopération », se désole-t-on au lycée Paul-Claudel de Crémieu. Les établissements se recentrent donc sur l'Amérique du sud (coopération des MFR avec le Brésil) et surtout sur l'Europe. En septembre dernier, les élèves de BTSA de la Côte-Saint-André sont allés en Pologne, où ils ont rencontré les élèves d'un lycée agricole et visité différents types de fermes, découvrant « des systèmes d'élevage allant du zéro pâturage au 100% pastoralisme ». De son côté, le CFPPA entend bien profiter de la coopération engagée par la chambre d'agriculture avec le Maroc pour développer un projet de développement apicole.