« Disposer d'indicateurs n'empêche pas de négocier »
La Commission des comptes de l'agriculture vient de publier les données de l'Insee : la valeur de la production agricole française a progressé de 3,2 % en 2017 et le résultat brut par exploitant de 14%. Comment analysez-vous ces chiffres ?
Les comptes sont bons : c'est une réalité. Mais les données sont calculées par rapport à 2016, une année historiquement basse pour toutes les productions. Globalement, la valeur a augmenté, mais comparée à une année faible. C'est là que l'on voit les limites des pourcentages. De plus il faut souligner que les résultats sont très disparates d'une région à l'autre, d'une production à l'autre et selon les aléas climatiques auxquels les agriculteurs ont eu à faire face. En Isère, il suffit que l'on se souvienne du gel qui a causé des pertes de récolte et de fonds à la fin avril 2017 pour prendre la mesure du problème.
Les jeunes agriculteurs ont-ils profité de cette embellie au même titre que les autres agriculteurs ?
L'amélioration vaut pour tout le monde. Dans la production animale, elle est due à l'augmentation des prix ; dans la production végétale, les volumes ont permis de rattraper les prix bas. Mais il faut aussi rappeler que la valeur ne couvre toujours pas les coûts de production, et ce depuis des années. Dans chaque production, il existe des écarts types énormes entre ceux qui sont au plus bas niveau et ceux qui sont au plus haut. Et les jeunes sont souvent dans la fourchette basse. C'est d'autant plus vrai qu'ils ont sur le dos des investissements importants et que leur exploitation n'est pas forcément en vitesse de croisière. Donc on constate en effet une légère embellie, mais elle est largement insuffisante pour permettre aux exploitations de combler leurs pertes. Il faut que cette progression continue.
La valeur de la production laitière a progressé de 10%. Cette évolution a-t-elle profité directement aux éleveurs ?
En partie, oui, mais le compte n'y est pas. En 2018, c'est flagrant : si on regarde les chiffres de près, la conjoncture étant favorable, le prix du lait devrait être bien supérieur à ce que les laiteries annoncent. C'est là qu'on voit l'importance de la loi issue des Etats généraux de l'alimentation. On sent bien la nécessité d'aller jusqu'au bout de la logique en matière de construction de prix. Nous souhaitons qu'il y ait un organisme public, comme l'Observatoire des prix et des marges, qui puisse venir en appui pour contraindre l'interprofession à prendre en compte un panel d'indicateurs permettant de construire les prix agricoles. Ce qui n'empêche pas la négociation entre les parties. Mais le gouvernement refuse. Il souhaite aller moins loin que l'article 1 voté par les députés et les sénateurs, sous prétexte que contraindre l'interprofession à fournir des indicateurs serait anti-libéral. Mais c'est faux ! Disposer d'indicateurs n'empêche pas de négocier pour mettre le curseur au bon niveau. Tout va se jouer cette semaine en commission mixte paritaire. Nous espérons qu'il n'y aura pas de retour en arrière.
Plus généralement, après la mobilisation de juin, quel est le moral dans les campagnes en ce début d'été ?
Les gens sont dans les foins et les récoltes : aujourd'hui leurs préoccupations sont dans les champs. Mais globalement, j'ai l'impression qu'il y a de la déception, et surtout un sentiment d'impuissance. C'est paradoxal, car c'est justement maintenant que nous aurions besoin de jouer collectif. Nous sommes à un tournant. Depuis quelques années, plus rien n'est administré, tout est dérégulé, démantelé : on se retrouve seuls face aux marchés. Si on ne se regroupe pas, c'est mort. Or il y a plein de choses à faire, à inventer. Il n'y a plus une ou deux solutions valables, comme avant : dans toutes les productions, il y a plein de choses à mettre en place pour répondre à une demande de plus en plus complexe. Il faut s'adapter, s'organiser. Avec les crises, puis les Etats généraux, nous avons été mis sur le devant de la scène. Les consommateurs et la société attendent beaucoup de nous. Je trouve que c'est plutôt bon signe.
Propos recueillis par Marianne Boilève