Du bon usage des savoirs locaux...
Promouvoir une « alimentation saine, sûre, durable et accessible à tous » est un beau projet. Mais cela revient souvent à vouloir résoudre la quadrature du cercle. Lors des Etats généraux du 17 novembre, les agriculteurs pointent une contradiction majeure. « Dans une exploitation, si vous voulez faire attention à la valeur salariale, environnementale et sanitaire, il faut oublier la rentabilité, explique Stéphane Jay, de la maison Colombier, à Villette-de-Vienne. Aujourd'hui, on n'a pas de marge suffisante pour absorber tout ça. » Marjolaine Meynier, députée de la 10ème circonscription de l'Isère, lui demande à partir de quand l'entreprise devient rentable. Réponse sans appel : « Quand on sème, on ne sait pas à quel prix on va vendre nos céréales l'an prochain. Comment voulez-vous qu'on se projette ? » Régis Genève, un ancien technicien agricole reconverti dans la production de spiruline, ajoute : « Si l'économie ne suit pas, ce n'est pas durable. »
Stratégie alternative
« Il faut réfléchir à qui est bénéficiaire et quels sont les coûts, intervient la députée. Comment fait-on quand ça bloque ? Selon moi, une partie du déblocage viendra du consommateur, quand il aura pris conscience qu'il est un levier. » Il n'est pas le seul. Pour sortir de l'impasse, il faut agir sur plusieurs tableaux. Le prix est une piste, l'accompagnement technique en est une autre. Olivier Bonroy, chercheur à l'Inra, prévient cependant qu'il ne faut pas s'attendre à une solution miracle. Concernant les alternatives aux pesticides par exemple, il explique clairement qu'il n'y aura « pas de technique alternative, mais à une stratégie alternative », combinant les effets des interactions entre les plantes, le sol, le climat et l'environnement, les nouvelles variétés, les solutions de biocontrôle et les outils numériques d'aide à la décision.
L'Adabio défend une stratégie sensiblement différente. « Nous essayons d'accompagner les agriculteurs dans des investissements intéressants sur les plans économiques et environnementaux », précise Nicolas Ghiotto, animateur en Isère. L'association des producteurs bio joue en effet la carte de l'autonomie pour que les agriculteurs puissent « trouver des solutions avec leurs pairs, plutôt que de recourir à des solutions chimiques ou numériques », via le partage d'expériences, le transfert de pratiques et l'acquisition de « références techniques locales ».
Echapper à la recette
Pascal Denolly, maraîcher et président de la FDSEA, croit à cette dimension locale du partage du savoir. « Nous savons bien que les agriculteurs doivent évoluer et qu'ils sont en décalage par rapport à la demande sociétale. Mais pour que ça marche, il faut les accompagner de façon très ciblée. Nous devons échapper à l'aspect recette et trouver des solutions adaptées à chaque territoire. Pour cela, il faut faire travailler ensemble les éleveurs, les céréaliers, les maraîchers, les arboriculteurs... Il faut qu'on se reparle, qu'on se reconnecte à l'échelle d'un territoire. » C'est ce que tente de faire la station d'expérimentation nucicole Rhône-Alpes (Senura), qui réalise des essais pour « améliorer la performance économique et environnementale des exploitations » et s'efforce de répondre aux problématiques sanitaires rencontrées par les exploitants, via la mise au point de techniques alternatives. « Il y a un virage à prendre et il n'y a que la recherche qui nous permettra de le prendre », affirme Christian Mathieu, coprésident de la Senura.
Le problème, souligne Florence Reiner, directrice de la station, c'est que « dans notre budget, l'aide de l'Etat, c'est moins de 5%. Vu ce que nous faisons, si nous ne sommes pas financés, je me demande qu'il l'est ». Nicolas Ghiotto s'interroge lui aussi, et en profite pour interpeler la députée : « Il faut arriver à définir dans quel sens on veut allouer les moyens. Si je prends l'exemple de la bio, pendant des années, il y a eu peu de recherche, donc il y a des impasses. Ce qui freine beaucoup de fermes. » Alors que la demande en bio explose...
Marianne Boilève