En marche vers une logique « gagnant gagnant »
Depuis le lancement des Etats généraux de l'alimentation isérois, en septembre, il y en a eu des échanges, des visites, des propositions faites pour « inventer une nouvelle France agricole ». Toute cette intelligence collective a été méticuleusement récoltée par les députés pour alimenter la réflexion nationale sur la création et à la répartition de la valeur. Deux mois plus tard, rebelote : les députés entament un nouveau chantier participatif consacré au « développement d'une agriculture pour une alimentation saine, sûre et durable », fondée sur « une logique de performance économique, environnementale, sociale et sanitaire ».
Après une première rencontre à Seyssinet-Pariset le 6 novembre (lire p. 4), les travaux ont démarré le 17 novembre à La Côte-Saint-André. Monique Limon, députée de la 7ème circonscription, en rappelle le cadre devant plus de 120 participants réunis au lycée agricole. Pour elle - autrement dit pour le président Macron -, pas de modèle productif durable sans capacité collective à répondre aux « préoccupations » et aux « inquiétudes légitimes » des Français. « Nous devons nous mettre dans une logique gagnant-gagnant, pour nos agriculture et en même temps pour les consommateurs, et plus globalement nos concitoyens », précise l'élue. Comment ? Par la formation, la recherche, la valorisation et la rémunération des services environnementaux, l'accompagnement technique ou encore la lutte contre le gaspillage.
Effort de pédagogie
Les Isérois sont-ils prêts à relever le gant ? Ils n'ont pas attendu les Etats généraux pour se lancer. De leur côté, les agriculteurs y croient, car ils savent qu'ils se trouventà « un tournant ». C'est ce que rappelle Roland Primat, agriculteur et ancien président du groupe Dauphinoise, en évoquant le cas des pratiques agricoles : « Nous, agriculteurs, travaillons avec les milieux naturels et sommes largement conscients que la dégradation de ces milieux peut signer la mort de notre métier, lance-t-il. Nos pratiques évoluent et continuent d'évoluer. C'est la même chose pour les pesticides : vous croyez qu'en se levant le matin, un agriculteur ne pense qu'à balancer des pesticides ? »
Le problème, c'est que la confusion règne dans les esprits, entend-on au fil des ateliers. Il y a donc un gros effort d'information et de pédagogie à faire en direction des citoyens qui ont souvent du mal à se frayer un chemin dans la jungle des logos, des marques de qualité et des étiquettes. Pour les producteurs, les consommateurs gagneraient à se montrer cohérents dans leurs choix et à prendre conscience de la qualité des produits qui leur sont proposés. « On veut plus de local, plus de sécurité sanitaire, car les crises à répétition ont semé le doute », constate Roland Primat qui pointe le « paradoxe » de ceux qui veulent manger de la qualité, se disent prêt à payer et à recourir aux circuits courts... mais continuent de faire leurs courses en grande surface, comme plus de 90% de la population française.
Autre paradoxe à lever : celui posé par de grandes surfaces qui préfèrent avoir des rayons pleins et jeter des invendus plutôt que d'être en rupture de stock, comme l'explique Claire Dardenne, de la start-up Phénix qui aide les entreprises à réduire le gaspillage en « réveillant » le potentiel de leurs déchets. Face à cette situation, les agriculteurs expriment un certain malaise. « Dans notre pays, où les gens sont plutôt rassasiés, il y a tout de même 10 millions de mal nourris. Il n'y a pas de quoi être fiers... », lâche Roland Primat à la tribune. C'est ce qui a poussé Bruno Neyroud, éleveur à Varacieux, à participer à l'atelier sur le gaspillage alimentaire. « Nous agriculteurs, nous recyclons tout ce que nous pouvons. Nous avons un système où il y a peu de déchets. Je n'arrive pas à comprendre qu'on jette des yaourts ou des saucisses à cause des dates limite. Et je ne comprends pas non plus qu'il y ait une telle opposition à la méthanisation, alors que ça permettrait d'utiliser les produits non récupérables. »
3 étoiles solidaires
Les ateliers révèlent des initiatives porteuses, voire vertueuses, qui pourraient pourtant faire école et aller dans le sens de la « logique gagnant-gagnant » voulue par le chef de l'Etat. Le plan de lutte contre le gaspillage dans les restaurants des collèges départementaux est un exemple. « En 2011, 150 grammes de nourriture par élève et par jour, en moyenne, partaient à la poubelle, ce qui représentait un coût annuel de 2,5 millions d'euros, explique Claire Debost, conseillère départementale. Aujourd'hui, grâce au plan mis en œuvre dans 75% des collèges, ce poids a été réduit de 75 grammes en moyenne, soit une économie annuelle de 1,4 millions d'euros (...). Ça permet d'investir davantage dans la qualité alimentaire en s'approvisionnant auprès d'agriculteurs isérois ».
Dans unn même esprit, la Banque alimentaire de l'Isère a monté le « projet 3 étoiles solidaires ». Grâce au prêt d'une cuisine de collège, à Seyssins, l'association transforme quotidiennement des légumes frais et 120 kg de viande « en date du jour », autrement dit non commercialisables, en plats cuisinés qui sont ensuite donnés aux associations. Ce qui prolonge la durée de vie des aliments et profite à près de 800 personnes en difficulté. Unique en son genre, cette démarche n'est viable que parce que la Banque alimentaire supporte peu de charges et que des bénévoles acceptent de seconder le cuisinier salarié. Le MIN de Grenoble devrait prochainement lui emboîter le pas avec un projet de « conserverie solidaire », qui transformera les invendus du marché en tapas, purées et autres compotes savoureuses, pour partie commercialisées, pour partie données aux associations caritatives. Une manière de rendre accessible à tous une alimentation de qualité, locale et durable... le temps de se régaler.
Marianne Boilève