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Engagement

Espèce en voie de disparition

La crise, le défaitisme et le manque de temps expliquent en grande partie le désinvestissement des agriculteurs dans leurs organisations professionnelles. Le problème, c'est que le monde évolue vite et que seule l'action collective peut permettre de changer la donne.
Espèce en voie de disparition

« Pas le temps. » Qu'ils soient jeunes ou moins jeunes, les agriculteurs ne veulent – ou ne peuvent – plus s'engager professionnellement. La question de la responsabilité professionnelle est un vrai problème, déplorent la plupart des responsables d'OPA (1). Dans les coopératives, les syndicats, les groupements de producteurs ou les outils collectifs, comme les abattoirs, le phénomène est identique. Ce sont toujours les mêmes qui s'investissent et font « tourner la boutique », quitte à s'attirer par la suite des avalanches de critiques. Du coup, les conseils d'administration des organisations peinent à recruter et, dans les assemblées, les têtes blanchissent à vue d'œil : le renouvellement des générations ne s'enclenche pas. « Pour y aller, il ne faut pas se poser la question des coups à prendre : ça ne tient pas à titre personnel et c'est improductif au niveau collectif, avance Pascal Denolly, président d'un syndicat en pleine tourmente. En revanche, pour tenir la longueur, il faut être en accord avec sa conscience. »
Cette crise des vocations n'est pas nouvelle. Il y a plus de dix ans, une enquête nationale menée auprès d'un échantillon de 505 agriculteurs représentant « assez bien la diversité de l'agriculture française » établissait le même constat. La situation ne s'est guère améliorée depuis. Fin janvier, lors de l'assemblée générale du comité de territoire Paturin, son président a pointé la faible implication des agriculteurs : 23 adhérents alors que les trois intercommunalités comptent plus de 500 exploitations. « C'est peu, reconnaît Roland Seigle, céréalier à Saint-Marcel Bel-Accueil. Quand j'appelle les agriculteurs, ils me disent que Paturin, c'est de la mauvaise herbe, que ça ne sert à rien. Des gens qui ont à l'esprit qu'il faut se fédérer pour défendre une cause, y'en a pas beaucoup. »

« Submergé de boulot »

Entre défaitisme et manque de temps, il existe tout un panel de raisons expliquant cette défection, qui n'est pas propre à l'agriculture. « La mentalité a changé, risque Louis-Michel Petit, qui n'assure pas moins de huit mandats, dont la présidence de Groupama en Isère. Les jeunes d'aujourd'hui sont peut-être plus individualistes que de notre temps, mais ils n'ont pas non plus la même conception de la vie que la nôtre : ils veulent être plus proches de leur famille et avoir des loisirs. C'est peut-être eux qui ont raison... » Pour Johan Revol, exploitant à Maubec et membre actif des JA, « le gros problème, c'est qu'on est submergé par le boulot. Avant les parents nous aidaient, aujourd'hui ils ne travaillent plus ». Trésorier de sa Cuma, référent ambroisie pour la Capi et membre d'une association sportive, il rappelle qu'être agriculteur aujourd'hui, c'est être « éleveur, technicien, gestionnaire, administrateur ». Mais aussi employeur, manager, commercial... « La complexité du métier aujourd'hui oblige les agriculteurs à aller chercher de nouveaux marchés, à monter des dossiers ou à construire des outils comme le document unique, ce qui prend beaucoup de temps, fait remarquer un cadre d'organisation professionnelle. Quand on les sollicite, ils nous répondent souvent qu'ils n'ont pas le temps : ils ne parviennent même plus à lire leurs mails. »
On se retrouve là face à un paradoxe : les agriculteurs ont tendance à se replier sur eux, à ne plus vouloir s'investir ni vouloir « jouer collectif », alors que la crise et le contexte de bouleversements actuels nécessitent de se fédérer pour reprendre la main partout où c'est possible. « Notre métier, ce n'est pas que la production, insiste Pascal Denolly. On ne peut pas s'arrêter au bout de nos fermes. Si on veut s'en sortir, il faut se battre et ne plus déléguer à d'autres la valorisation de nos produits. Il faut s'intéresser à toute la chaîne de production. » Mais comment motiver les troupes ? Tous les responsables se posent la question. Il reste que l'engagement est une affaire très personnelle qui combine motivation propre et le sens du collectif.

Donner du grain à moudre

« Pour moi, l'agriculture est en train de mourir, dit Johan Revol. J'ai trente ans et n'ai pas envie de baisser les bras. Il faut y aller. J'aime mon métier et je veux faire bouger les choses. » En vieux routier de l'action collective, Louis-Michel Petit estime que, pour que ça marche, il faut impliquer les gens au maximum : « Il faut qu'ils voient l'utilité d'être administrateur. Quand on prépare une réunion ou un conseil d'administration, il ne faut pas que tout soit ficelé par avance. Personnellement, j'ai horreur d'être mis devant le fait accompli. Il faut donner du grain à moudre aux gens et leur accorder un pouvoir de décision. » Et se montrer efficace : « Aujourd'hui, les gens ont peu de temps. Il ne faut pas le leur faire perdre. » L'une des clés de la réussite, c'est de proposer aux associés de s'investir dans des dossiers concrets. Pour Emilie Salvi, présidente de l'Apao et cogérante de l'abattoir de Bourg-d'Oisans, « il n'existe pas de solution miracle pour motiver les gens, à part les impliquer sur des sujets précis ». Revenant sur le facteur temps, la jeune femme poursuit : « C'est le premier argument des gens. Je le comprends, mais c'est très relatif. Le manque de temps nous renvoie à nos propres difficultés organisationnelles. Moi aussi j'ai une exploitation et des enfants. Mais si l'on sait s'organiser, on y arrive. » Quitte à dormir un peu moins la nuit.

 

Marianne Boilève

(1) Organisation professionnelle agricole.