Eviter l'histoire de désamour
En Rhône-Alpes, plus de 40% des agriculteurs qui s'installent chaque année sont des femmes. Décliner l'édition 2016 du mois de l'installation au féminin a donc tout son sens. Début mars, le lycée horticole de Saint-Ismier a ainsi accueilli une journée thématique consacrée à l'entreprenariat, au cours de laquelle les futurs installés ont découvert les différents aspects de la « problématique ». Car c'en est une. « La place des femmes dans le fait d'entreprendre est un sujet à multiples facettes dans un milieu où il y a encore beaucoup à faire », a rappelé Aurore Louis, proviseur-adjoint du lycée, en introduisant la journée baptisée « Etre une femme ou un homme et vouloir entreprendre en agriculture ».
Concilier vies personnelle et professionnelle
Qu'ils souhaitent s'installer en couple, dans une entreprise familiale, créer ou reprendre une exploitation à plusieurs, les candidats à l'installation partagent tous une même préoccupation : trouver les moyens de s'organiser pour concilier vies personnelle et professionnelle. Avec, en creux, une question non moins cruciale : comment faire pour que ça dure ? Une candidate, qui envisage de s'installer en couple pour faire du maraîchage et du sarrasin, s'interroge sur les statuts. Un autre cherche une ferme à reprendre avec sa copine pour monter un projet d'agritourisme en maraîchage. Il est en quête d'idées sur le plan organisationnel : « Nous aimerions avoir chacun notre domaine tout en mutualisant certaines choses... » Comme les autres, le jeune homme se demande comment concilier vie de couple et activité professionnelle et faire en sorte de « ne pas mélanger les deux ».
C'est quasi mission impossible, répondent avec humour Mélisa et Sandrine, deux exploitantes venues témoigner dans le cadre de l'atelier « Entreprendre en couple ». Mélisa Decotte-Genon, éleveuse à Voiron, raconte qu'elle et son mari Michel sont associés en Gaec depuis 2012. Chacun a son atelier (45 vaches allaitantes pour lui, 35 chèvres pour elle), ce qui ne les empêche pas de « se rendre des services ». Grâce à sa formation vétérinaire, Mélisa s'occupe de la fromagerie, du magasin et du soin aux animaux, tandis que son conjoint, fort d'un BPREA en mécanique agricole, prend en charge les cultures et entretient tout le matériel. Pour les papiers, c'est chacun les siens. Pour Mélisa, il est hors de question de s'occuper de toute la « paperasse » : elle a horreur de ça. « J'ai gardé la comptabilité, car je m'occupe du magasin, explique-t-elle. Mais pour la partie Pac, c'est lui. Comme pour les banquiers et les assureurs. Pour le reste, notamment les enfants, c'est un peu "qui fait quoi ?" La plupart du temps, c'est moi. Mais quoi qu'il en soit, les enfants savent toujours où l'on est. »
Décider ensemble
L'important, pour assurer la pérennité d'un projet, c'est de décider ensemble et de construire un équilibre qui permette à chacun de trouver sa place, sans avoir à renoncer à ses objectifs de départ. Encore faut-il être bien au clair sur les missions de l'un et de l'autre. Sandrine Giloz s'est installée seule en 2008 à la Bergerie des Templiers, un élevage d'ovin viande situé à Saint-Siméon-de-Bressieux. Quelque temps plus tard, son conjoint a rejoint l'exploitation et développé une activité boulangère. Aujourd'hui ils sont associés : elle s'occupe des bêtes et de la commercialisation, lui des cultures, du pain et des gros chantiers. « Quand mon conjoint s'est installé, nous avons oublié de communiquer, met en garde la jeune femme. Pour certaines tâches, chacun a pensé que l'autre allait le faire. Au bout de six mois, c'est devenu chaud. Nous avons reposé les choses. Aujourd'hui, ça va mieux, mais je me colle tout l'administratif. » Ingénument, un étudiant demande aux deux exploitantes si elles programment des réunions de travail pour répartir les tâches. « Est-ce que vous parlez boulot à table ? », s'inquiète une participante dans la foulée. « C'est inévitable », sourit Mélisa Decotte-Genon. « Ce qui est parfois compliqué, c'est que les deux vies sont très imbriquées, poursuit Sandrine Giloz. Pendant l'agnelage, on a la tête pleine, on gère tout en même temps, y compris les enfants. »
Sas de décompression
D'où la nécessité de se ménager des sas de décompression. Il faut commencer par s'octroyer des plages de temps libre pour souffler et penser à autre chose. Spécialiste en ressources et relations humaines, Valérie Bellemin, assistance sociale de la MSA, recommande d'être très vigilant sur ce point : « En agriculture, la partie professionnelle est omniprésente. D'où le risque de se mettre en danger : on a tendance à oublier son équilibre de vie. Parfois, surtout quand ça va mal, les seuls mots qu'un couple s'adresse c'est « il faut », « il faudra ». Il n'y a plus de place pour le projet de vie. Or il faut se préserver, prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin de ceux qu'on aime. » Et ne pas oublier que les agriculteurs aussi ont le droit de faire un break, quitte à « partir pour rebondir » (1).
Marianne Boilève
(1) Partir pour rebondir est un dispositif de la MSA, pris en charge sous condition de ressources, qui permet aux familles agricoles en situation de fragilité de partir en vacances et d'impulser une dynamique en termes de loisir.
Chiffres de l'installation en Isère
Nombre d'installés en 2014 : 168 (-7,18% par rapport à 2013), dont 39% de femmes
120 ont 40 ans ou moins (48 : >40 ans)
79% des candidats à l'installation ne sont pas issus du milieu agricole : les attentes et les modes d'organisation peuvent donc être différentes selon les origines
Sur 5 885 chefs d'entreprises, 21 % sont des femmes