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Relations sociales

Exaspération au sommet

Condamné à verser plusieurs dizaines de milliers d'euros à son ex-berger, le groupement d'alpage du Serpaton a reçu un coup de bambou sur la tête. De nombreux alpages devront prendre des mesures pour ne pas être en porte-à-faux juridique.
Exaspération au sommet

C'est une affaire dont ils se seraient bien passés. Jean-Michel Vial et Jean-Yves Bouchier, respectivement, président et trésorier du groupement pastoral « Gresse Bas Dauphiné alpage du Serpaton » ont les épaules larges, mais n'attendaient pas une telle publicité vis-à-vis de la gestion de leur alpage. Même le quotidien L'Humanité a titré sur la « Victoire des forçats de l'alpage » pour relater la décision de la cour d'appel de Grenoble de juin dernier dans le conflit qui les oppose à leur ex-berger, Michel Didier.
Michel Didier est vétérinaire de métier et a occupé entre 2000 et 2013 un poste de berger à l'alpage du Serpaton, à Gresse-en-Vercors. Si les trois premières estives « se sont bien passées » selon Jean-Yves Bouchier, les années suivantes, les relations entre le berger et le groupement pastoral ont souvent été tendues. « Il a vite eu de nombreuses exigences inopportunes, estime Jean-Yves Bouchier. Il voulait par exemple un paratonnerre sur sa cabane, ce que nous avons toujours refusé ». Mais ça ce n'était rien en rapport de « l'intrusion » de plus en plus importante de leur berger dans le fonctionnement de l'alpage aux dires des deux hommes. « Il faut bien comprendre que pour nous, les 18 éleveurs membres du groupement, l'alpage a une fonction de production. L'objectif est économique, insistent-ils. Quand nous montons des bêtes, c'est pour les voir redescendre plus grosses qu'au début de l'estive. Alors quand nous avons décidé d'épandre de l'engrais sur la partie mécanisable de l'alpage pour mieux faire pousser l'herbe, Michel Didier s'y est opposé. Mais nous l'avons fait parce que c'est notre affaire. »

Les chamailleries se sont donc développées au fil des années et des différentes estives. « Nous ne pouvions plus nous entendre car il voulait imposer au groupement sa façon de gérer l'alpage. Or, c'est bien nous qui avons le bail et qui devons rendre des comptes. » « Et n'oublions pas que cette activité économique, doit nous rapporter davantage que ce qu'elle nous coûte. » Sur ce point, les deux éleveurs insistent sur la rigueur sanitaire qu'ils imposent à chacun des éleveurs utilisateurs de l'alpage, notamment un vermifugeage de toutes les bêtes, le niveau d'équipement matériel de ce bout de montagne, et la volonté de recourir à un berger à temps plein justement pour mener ce travail de qualité. « Ce sont des postes de charges importants que nous devons rentabiliser. » Alors quand les deux responsables d'alpage voient le mot « forçat » pour qualifier les bergers, ils se sentent peu concernés. « Chez nous, pour la période considérée, le berger touchait environ 1 400 euros nets pour 35 heures. Et sa compagne, était également payée sur une base de 26 heures, ce qui permettait notamment d'assurer la permanence des soins au troupeau pendant les jours de repos du berger titulaire. Il faut ajouter deux jours consécutifs de congés par semaine et les avantages en nature : le logement, l'eau, le gaz, l'électricité, le téléphone et la voiture mise à disposition. Nous avons donc en termes de conditions globales de travail la conscience particulièrement tranquille », s'exclame Jean-Yves Bouchier.

Ce n'est d'ailleurs pas là-dessus que les a attaqués Michel Didier, mais sur la requalification du CDD en CDI. Après avoir été débouté aux prud'hommes, le berger a eu gain de cause devant la cour d'appel de Grenoble le 23 juin dernier. Au global, les dommages et intérêts que le groupement est condamné à verser au berger s'élèvent à un peu moins de 50 000 euros. « Nous sommes obligés d'emprunter pour payer cette somme. Cela remet vraiment en cause la rentabilité de l'alpage. A terme, si cette décision fait jurisprudence et si l'on y rajoute la pression du loup, les montagnes ne verront plus de troupeaux. La société s'en apercevra un peu tard », estime Jean-Yves Bouchier.

Jean-Marc Emprin