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Post-installation

Expériences en partage

La chambre d'agriculture de l'Isère lance Regards croisés sur mon métier, une nouvelle série de rendez-vous à destination des agriculteurs récemment installés. Pour discuter de manière informelle, partager des expériences et trouver des solutions... ensemble.
Expériences en partage

« L'organisation du travail en agriculture, à part gérer les urgences, je ne vois pas ce que ça veut dire. Moi, ce qui m'a mis dedans, c'est l'administratif. S'il y a un truc que j'ai sous-estimé, c'est ça. » Depuis son installation, en janvier 2016, Mathieu Laupin ne fait que courir. S'il a pris deux heures pour parler organisation du travail en ce bel après-midi d'octobre, alors qu'il a des enclos à faire et que l'une de ses truies vient de mettre bas, c'est qu'il a besoin d'échanger avec d'autres, de tisser des liens, de savoir ce qui se fait ailleurs. Quand la chambre d'agriculture de l'Isère lui a proposé d'accueillir le premier des Regards croisés sur mon métier, le nouveau rendez-vous proposé aux agriculteurs en post-installation, il a hésité, mais a fini par accepter. Pour sortir de l'isolement.

Décalage

Deux jeunes agriculteurs sont venus au rendez-vous. Venue de Belledonne, Anne Kerdranva est en train de s'installer et veut développer une production de porcelets en AB en association avec un atelier bovin viande. Quant à Frédéric James, ancien salarié d'Agri-Emploi, il a repris une ferme à Montseveroux, où il produit des fraises et des agneaux. Chacun raconte son parcours. Le décalage est frappant. Alors que Mathieu Laupin a été reçu comme un « étranger » à Villeneuve-de-Marc et s'est retrouvé un peu livré à lui-même, ses deux jeunes collègues ont eu la chance d'être accompagnés avec beaucoup de bienveillance par leurs cédants. C'est ce qui fait toute la différence. Car l'accompagnement a été bien plus que technique : il s'est fait également au niveau du réseau, du carnet d'adresses, du lien social. « Quand j'ai eu un problème l'été avec ma chambre froide, grâce à la réputation et aux relations de Bernard, un voisin m'a proposé la sienne », témoigne Frédéric James.

« Mathieu n'a pas fait d'erreur, mais il s'est heurté au réel, analyse Gilles Testanière, l'un des deux animateurs des Regards croisés. Au démarrage, surtout quand on n'est pas du coin, on ne sait pas forcément où on met les pieds. » Les trois jeunes installés confirment, chacun à leur manière. « Tout devient plus facile quand tu maîtrises le territoire, constate Mathieu Laupin après un an et demi de recul. En commençant à connaître les gens, à savoir ce qu'ils ont et comment on peut s'appuyer sur les voisins, il y a un peu d'entraide qui se fait. Quand on arrive dans un territoire et qu'on ne connaît pas les gens, on se présente aux agriculteurs du coin, on explique son projet, mais on ne va pas faire le tour des fermes pour quémander de l'aide... »

Grains de sable

Ce qui ressort de ces échanges, c'est que la cohérence d'un projet n'est pas la seule clé du succès. Celui de Mathieu Laupin tenait parfaitement la route : reprendre une ferme en perte de vitesse, la faire évoluer vers une filière porteuse (reproduire et engraisser des porcs bio pour les transformer), avoir quelques vaches allaitantes pour entretenir les prairies et réaliser un maximum de choses soi-même pour maîtriser les charges. Soutenu par Terre de liens, accompagné par Gilles Testanière, le jeune éleveur n'est pas un doux rêveur. Carré, méticuleux, bosseur, il a la tête sur les épaules, et les épaules solides. Mais il s'est très vite retrouvé confronté aux impondérables, aux imprévus. La faucheuse qui casse, une mise bas qui tourne mal, un dossier de subvention qui prend un temps infini, le laboratoire qu'il faut terminer au plus vite pour pouvoir transformer et vendre... tout en s'occupant des animaux. Une somme de grains de sable qui peut rapidement tout faire dérailler quand on n'est pas épaulé. « Je misais beaucoup sur la planification et l'anticipation, mais quand la machine se grippe au départ, suite à un imprévu, on n'arrive pas à rattraper le retard. C'est un engrenage : on passe son temps à courir d'une urgence urgentissime à une autre. »

Trouver son rythme

Au fil des échanges, les jeunes installés partagent des trucs, des recettes, des astuces personnelles. Chacun explique comment il a fait pour trouver son rythme. Frédéric James admet qu'il a mis cinq à six mois « à caler l'orga », mais depuis, ça roule. Il planifie rigoureusement ses semaines, mais établit toujours un planning bis au cas où la météo ou un impondérable l'empêcherait de faire ce qu'il a prévu. Après avoir indiqué qu'elle notait tout ce qu'elle faisait sur un agenda « pour pouvoir anticiper l'année prochaine », Anne Kerdranvat confie qu'elle apprend aussi à faire attention à elle : « J'ai mis une sorte de bienveillance à mon égard, dit-elle. Ce qui n'est pas bien fait cette année le sera mieux l'an prochain. Nous sommes notre premier outil de travail : il faut en prendre soin. »

C'est ce qu'a bien compris Mathieu Laupin à la suite de ses premiers déboires. « On se prend des claques, mais ça rend très fort, convient-il. On se recentre sur les trucs importants. Il faut que la boutique tourne et que les êtres vivants aillent bien. C'est comme ça qu'on apprend à lâcher des trucs. Je voulais tout faire tout seul, mais j'ai évolué là-dessus. Cette année par exemple, suite à un accident de faucheuse, j'ai tout fait faucher. Et là, je me demande si je ne vais pas faire labourer. Ça me gagnera du temps, même si ça coûte un peu. »

Marianne Boilève

 

Regards croisés sur mon métier

« Une fois installé, on se retrouve tout seul avec notre entreprise. Du jour au lendemain, on n'a plus personne pour nous aider... » Cette solitude, de nombreux installés en font souvent l'amère expérience. Et beaucoup aimerait participer à des groupes d'échanges pour prendre du recul, parler des galères, des imprévus, des problèmes rencontrés, des solutions mises en place. Consciente de ce besoin de partage et d'échange d'expérience, la chambre d'agriculture de l'Isère lance les Regards croisés sur mon métier, une nouvelle série de rendez-vous à destination des agriculteurs en post-installation. Gratuite et souple dans son mode d'organisation (pas d'inscription préalable), chaque rencontre est liée à une thématique spécifique. La première, animée le 10 octobre par Gilles Testanière et Lise Escallier, s'est focalisée sur l'organisation du travail au sein d’une exploitation avec production, transformation et vente directe. Une seconde rencontre se déroulera en décembre sur le thème : « Coordonner son planning de culture avec la commercialisation ». En février, une troisième sera l'occasion d'échanger pour « adapter la commercialisation à ses circuits de vente et son budget ».
MB
Renseignements : 04 76 93 95 22 ou [email protected]